mardi 25 février 2014

LES SOEURS DE CHATEAUBRIAND à Fougères, II: Julie et Lucile.







Maquette originale d'Armel Beaufils pour sa statue de Chateaubriand, érigée à l'entrée du Sillon de Saint-Malo.
 Le sculpteur fit don de cette ébauche à la Bibliothèque de Fougères en 1948. Cliché des Archives, Fougères.


Julie de CHATEAUBRIAND


(1763-1799)




« Julie, ma troisième soeur se maria au cours de ces deux années : elle épousa le comte de Farcy, capitaine au Régiment de Condé et s’établit avec son mari à Fougères, où habitaient déjà mes deux sœurs aînées, Mmes de Marigny et de Québriac. La mariage de Julie eut lieu à Combourg et j’assistai à la noce ».



                                             Julie de Chateaubriand, Mme de Farcy, (Collection privée D.R.)



En épousant, le 23 avril 1782, Annibal-Pierre de Farcy, Julie de Chateaubriand entrait dans une famille déjà alliée aux Chateaubriand. Lui avait 33 ans, elle 19. Les deux époux étaient assez mal assortis. M. de Farcy, issu d’une vieille famille venue de Normandie, avait aussi une forte personnalité. Capitaine au Régiment de Condé Infanterie, quelque peu prodigue, il préférait la vie militaire ; Julie était fort belle « avec ses cheveux bruns à gaufrures, ses mains et ses bras délicats, son sourire éclairant ses yeux bleus ». Elle avait aussi, au dire de son frère, « un vrai talent de poésie ». Elle apportait 30.000 livres de dot à son époux.




Le couple s’installa à Fougères, rue Nationale, à l’hôtel de Farcy qui était alors une grande maison à porche et à colombages. Il s’agit aujourd’hui de l’hôtel Danjou de la Garenne au numéro 32 de la rue Nationale. L’ancien hôtel de Farcy fut démoli en 1847 avec quelques maisons environnantes. Il avait fini par être acheté en totalité par la famille Lemercier de Cures dont l’un des héritiers, M. Danjou de la Garenne, archéologue et collectionneur connu pour son originalité devint seul propriétaire. Ce fut lui qui fit orner la nouvelle façade par un artiste renommé, M. Barré, de Rennes, de huit effigies en médaillons représentant François 1er, Henri II, la duchesse d’Etampes et Diane de Poitiers. En 1922, cette maison devint la propriété des Sœurs Oblates de Saint-Benoît, Servantes des Pauvres, qui revendirent l’immeuble à un particulier lorsqu’elles quittèrent la ville de Fougères il y a quelques décennies.

De cette union naquit une fille qui fut ondoyée en l’église Saint-Léonard de Fougères le 15 juin 1784, en présence du père de l’enfant et de sa grand-mère, Mme de Chateaubriand qui signe au registre « de Bédée de Chateaubriand ». L’enfant reçut les prénoms de Marie Zoë Pauline. Le couple se sépara à l’amiable après quatre ans de mariage et une séparation de biens fut prononcée le 23 octobre 1792 Cette situation ne les empêcha pas de se revoir et Annibal de Farcy resta toujours en bons termes avec la famille de Chateaubriand. Julie aimait briller dans les salons, partageait son temps entre Fougères et Paris.




« Quand je retrouvai Julie à Paris, écrit Chateaubriand, elle était dans la pompe de la mondanité ; elle se montrait couverte de fleurs, parée de ces colliers, voilée de ces tissus parfumés que saint Clément défend aux premières chrétiennes… Julie était infiniment plus jolie que Lucile ; elle avait des yeux bleus caressants et des cheveux bruns à gaufrures ou à grandes ondes. Ses mains et ses bras, modèles de blancheur et de forme, ajoutaient par leurs mouvements gracieux quelque  chose de plus charmant encore à sa taille charmante. Elle était brillante, animée, riait beaucoup, sans affectation, et montrait en riant des dents perlées…




Julie attirait les beaux esprits, sulfureux parfois : Guinguené, Parny, Chamfort et surtout le philosophe Delisle de Sales. Née poète, elle disait : « Que répondrai-je à Dieu pour lui rendre compte de ma vie ? Je ne sais que des vers ».




Revenue à Fougères au moment de la Terreur, Julie reçut chez elle sa sœur Lucile et sa belle-sœur, Céleste, l’épouse de François-René parti rejoindre l’armée des émigrés. Le 1er octobre 1793, Julie fut arrêtée ; le lendemain ce fut le tour de Céleste et de Lucile. Nous ne savons par qui la petite Marie Zoë de Farcy, âgée de 9 ans, fut recueillie pendant l’incarcération de sa mère qui dura treize mois. Etait-ce Mme de Marigny ou Mme de Châteaubourg, ses tantes, cela est probable.. D’abord enfermées au château de Fougères, elles furent transférées à la prison de la Tour-du-Bat, puis à celle du  Bon Pasteur à Rennes, d’où elles ne furent libérées que le 5 novembre 1794. Elle revinrent à Fougères et purent par un arrangement secret continuer à occuper une partie de l’hôtel de Farcy qui avait été vendu comme bien national.





 Ancienne demeure de Mme de Farcy et de Lucile de Chateaubriand.
Archives Municipales, Fougères.


Les épreuves subies par Julie au cours de cette période furent-elles la raison de sa conversion ? Anatole France dit qu’elle « échangea l’éventail contre le crucifix ». Quoi qu’il en soit, une rupture radicale s’opéra dans son existence : jeûnes, flagellations et prières en firent pour certains une sainte. Elle mourut à Rennes, à l’âge de 36 ans, au manoir du Gravot, alors dans l’agglomération de Rennes, chez une citoyenne Daniel, dans l’actuelle rue Claude-Bernard, le 26 juillet 1799.




Chateaubriand n’apprit la mort de sa sœur qu’un an plus tard. Il était alors exilé à Londres, comme il le dit dans la première préface du Génie du Christianisme. La mort de sa mère et  celle de sa sœur lui redonnèrent la foi : « Je suis devenu chrétien. Je n’ai point cédé, j’en conviens, à de grandes lumières surnaturelles : ma conviction est sortie du cœur, j’ai pleuré et j’ai cru ».Julie exerça toujours une influence positive sur l’écrivain. Elle lui annonça la mort de leur mère en ces termes : « Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères : je t’annonce à regret le coup funeste… Quand tu cesseras d’être l’objet de nos sollicitudes, nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession, non seulement de piété, mais de raison ; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t’ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire… ». Ce reproche éclaira l’esprit de René et l’amena à un réel repentir, ce fut ainsi qu’il écrira le « Génie du Christianisme » après avoir publié « l’Essai sur les Révolutions » qui prédisait sa fin.






Lucile de CHATEAUBRIAND
(1764-1804)


Sœur cadette de Chateaubriand, « Lucile devait partager les jeux de son frère et tisser avec lui beaucoup de rêveries. Partenaires de jeux et grands imaginatifs, ils cultivaient un amour réciproque. Lucile n’aima qu’une seule personne dans sa triste existence : René ». Au-delà des miniatures maladroites, le vrai portrait de Lucile fut tracé par son frère : « Lucile était grande et d’une beauté remarquable, mais sérieuse. Son visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs ; elle attachait souvent au ciel ou promenait autour d’elle des regards pleins de tristesse ou de joie Sa démarche, sa voix, son sourire, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et de souffrant.





 Lucile de Chateaubriand.  (Coll privée, DR.)


Un passeport de 1799 donne le signalement suivant : « Taille de cinq pieds six pouces (1m65), cheveux et sourcils châtains, yeux bruns, nez long, bouche moyenne, menton rond, front élevé, visage ovale ». Prise par la tempête de l’histoire, Lucile ne sait où poser son cœur ; elle erre dans les demeures de ses sœurs et on la voit passer ses journées à se prosterner sur les dalles de Saint-Léonard ou devant la Vierge des Marais à Saint-Sulpice. Bien que fréquentant la noblesse chez ses sœurs, elle ne trouve personne susceptible de calmer ses tourments ; les incompréhensions vont grandissantes entre elle et ses sœurs chez lesquelles les rencontres se poursuivent pourtant. L’autorité de ses sœurs, surtout celle de Mme de Marigny, la contraignit à épouser le chevalier de Caud, né à Combourg en 1727, un militaire de carrière honorable, le dernier gouverneur du château de Fougères. Le mariage eut lieu à Rennes, civilement le 2 août 1796, et religieusement le lendemain en l’église Saint-Pierre-en-Saint-Georges. Le chevalier avait 69 ans, Lucile n’en avait que 32. Les sœurs de Lucile pensaient ainsi pouvoir la stabiliser et lui assurer un avenir décent.



Le Jardin de Lucile, avec en arrière-plan, la vallée du Nançon et le château de Fougères,
demeure privée, Collection  Bibliothèque de Fougères-Cté.



Quelques jours avant le mariage de sa fille, Mme de Chateaubriand fait cette confession terrible à Louis de Tocqueville, un allié de la famille : « Avant de finir, lui écrit-elle, je vous apprendrai le mariage de Lucile, la ci-devant chanoinesse. Elle a pris un ancien homme, ci-devant maréchal de camp, croix de Saint-Louis ; l’honneur et la probité lui ont resté pour titres ; sa réputation est intacte ;il n’est pas riche, mais il lui donne tout ce qu’il a. Les circonstances l’ont décidée à chercher du pain ». Finalement, ce mariage qui ne dura que sept mois, fut une véritable catastrophe et de cette expérience malheureuse, Lucile devait ressortir meurtrie et plus solitaire que jamais. Le chevalier de Caud mourut à Rennes le 15 mars 1797, assisté de ses seuls domestiques qui firent l’avance de l’enterrement. Lucile fut nommée gardienne des scellés posés sur le domicile mortuaire… L’errance allait se poursuivre…

L’âme de Lucile ne battait que pour son frère cadet. Lorsque sa sœur Julie fut arrêtée par le Comité de Surveillance de Fougères, arrestation suivie le lendemain par celle de Céleste Buisson, l’épouse de François-René, Lucile, dans un geste de fidélité à son frère, demanda à être emmenée avec elle à la prison de Rennes : « J’ai tendu volontairement mes mains aux fers » écrira-t-elle à son frère. Cet amour pour son frère commandait son dévouement pour Céleste. Dans une autre lettre, elle dit : « Dans ces lieux destinés aux seules victimes vouées à la mort, je n’ai eu d’inquiétudes que sur ton sort ; sans cesse j’interrogeais sur toi les pressentiments de mon cœur ».

Lorsque René rentrera en France après des années d’absence, Lucile retrouvera un semblant de bonheur et reprendra le dialogue passionné avec son Frangin qu’elle rejoint à Paris. Elle l’accompagne dans sa passion pour Pauline de Beaumont, femme tourmentée, à la fois dolente et excessive, relation réprouvée par ses soeurs. Une fois encore, le destin de Lucile sera décidé par quelqu’un d’autre. Mme de Beaumont, en 1802, lui fera rencontrer le poète Chênedollé, ami de René. Ce sera, là aussi, le début d’une idylle malheureuse.

Leur rencontre à la Sécardais eut lieu en août 1803. Lucile alla l’attendre à Fougères chez Mme de Châteaubourg, à l’hôtel de Québriac. Finalement Chênedollé passa la nuit chez Mme de Chateaubriand, qui cherchait avant tout à soutirer des nouvelles de son mari alors en poste à Rome.

Sur la route de la Sécardais, alors que Chênedollé admirait le paysage, Lucile murmura : « Quand les hommes et les amis vous abandonnent, il nous reste Dieu et la nature ».Ils échangèrent des promesses sous les tonnelles de la Sécardais mais Lucile fut bien obligée de faire allusion au mariage contracté à Hambourg et jamais rompu de Chênedollé et colporté au sein de la famille. Chênedollé était abasourdi, Lucile ne l’était pas moins. Sa fragilité est ébranlée mais elle ne peut devenir la seconde épouse d’un bigame. A la fin du mois d’août, elle quitte la Sécardais,s’enfuit à Rennes et se cloître rue Saint-Georges dans une location au n° 11bis.

Désormais, Lucile vivra dans une claustration totale ; elle s’enfonça dans sa névrose, frôlant les abîmes de la folie. Elle écrit à François-René une lettre poignante dans laquelle elle gémit : « Mon frère, ne te fatigue ni de mes lettres ni de ma présence ; pense que bientôt tu seras pour toujours délivré de mes importunités. Ma vie jette sa dernière clarté, lampe qui s’est consumée dans les ténèbres d’une longue nuit, et qui voit naître l’aurore où elle va mourir».

Quittant le couvent des Augustines, elle prit pension rue d’Orléans-Saint-Marcel (aujourd’hui rue Daubenton). Son frère était parti rendre visite à son ami Joubert à Villeneuve-sur-Yonne lorsqu’il apprit la mort de Lucile, survenu le 9 novembre 1804. Tout comme Chênedollé, certains pensèrent à un suicide, rien cependant ne permet de l’affirmer.Chateaubriand fut prévenu   le 13 novembre   par  Mme de Marigny alors à Paris. D'après Les Mémoires d'Outre-Tombe,Lucile fut enterrée dans une fosse anonyme d’un cimetière voisin: c'est la version qu'il choisit.(1)

Chateaubriand  fut très affecté par la perte de sa soeur : « Elle m'a quitté ,cette sainte de génie. Je n'ai pas été un seul jour sans la pleurer. Lucile aimait à se cacher; je lui ai fait une solitude dans mon cœur: elle n'en sortira que quand j'aurai cessé de vivre. » écrivit-il dans Les Mémoires. Le   chapitre 6 du livre dix-septième" Mort de Madame de Caud" est  tout entier un éloge funèbre et une déploration. 
                                                                                 Marcel Hodebert


 Bibliographie:

 Chateaubriand, Mémoires d'Outre-tombe, Tome I, La Pleiade p 114 sq.
Aubrée Etienne, Lucile et René de Chateaubriand chez leurs soeurs à Fougères. Paris, H Campion,1929.
Heudré Bernard, Chateaubriand, Terres et Demeures d'Outre-Temps p. 106-123 sq. 
  (1):cf  Notes de  l'édition critique  des Mémoires par Jean-Claude Berchet,LP 2008 p. 1464 à 1466.