mardi 16 décembre 2014

Parution: ACTES du COLLOQUE, centenaire de la Société d'Histoire

      
 LES ACTES du COLLOQUE
sont parus le13 décembre 2014 sous le titre


  CENT ANS D'HISTOIRE ET D'ARCHEOLOGIE EN PAYS DE FOUGERES


   160 pages, près de 100 illustrations.
    Prix:20€, en librairie
    Par courrier: frais de port 4€








 Renseignements:julien_bachelier@hotmail.com



  Le COLLOQUE du CENTENAIRE


         de la Société d'Histoire et d'Archéologie du Pays de Fougères

                    s'est tenu  à Fougères  le Samedi 14 septembre 2013

                          


 Cl. Archives  municipales, Fougères.



                                              Communications:
-  Introduction
     par Bernard Heudré, Président de la Société.


- Discours d'ouverture
  par Madame Evelyne Gautier-Le Bail, adjointe au Maire, déléguée à la Culture.



 : Le Château de Fougères: un siècle de recherches.
     par Julien Bachelier.



-Occupation du  paysage sur le site de Plaisance  (Les Vairies), à Saint-Sauveur- des- Landes, de l'époque gallo-romaine à l'époque moderne.
      par Aurélie Reinbold et Jean-Charles Oillic.



- Etude architecturale de l'église de Tremblay   par Anne Lunven.



 - Présentation  d'Albert Durand, fondateur de la Société d'Histoire et du Syndicat d'Initiative.
     par Dominique Le Marois.



- Amédée Fleury, artisan-photographe: regards sur le monde rural du pays de Fougères.
     par Sophie Planchet.



Architecture du XVIIIè siècle: immeubles de la Haute Ville et résidences aristocratiques du pays de Fougères.
     par Isabelle Letiembre.









Hôtel de La Bélinaye, XVIIIe, Coll. privée.





                                               source et contact:  histarcheo35300@gmail.com


mardi 28 octobre 2014

ANNE de BRETAGNE entre légende et réalité.



      COMMEMORATION de la mort d'Anne de Bretagne

     Musée de Bretagne, Les Champs Libres : 

      Anne au coeur de Rennes

      L'héritage d'Anne de Bretagne dans les collections du musée.




 Bourdichon, Grandes Heures, BNF 9474
                                  http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b52500984v/f14.item



    Fille de François II et de Marguerite de Foix, Anne de Bretagne est née à Nantes  le 25 janvier 1477. Duchesse de Bretagne à 11 ans, elle est couronnée dans la cathédrale Saint-Pierre de Rennes le 10 février1489.Après un premier mariage par procuration avec Maximilien d'Autriche(mars1490), elle accepte d'épouser l'année suivante, le roi de France Charles VIII, vainqueur du conflit franco-breton après la défaîte de Saint-Aubin-du-Cormier, la prise de Nantes et le siège de Rennes.Anne perd l'administration de son duché.Le 8 février 1492,elle est sacrée reine de France à Saint-Denis.
  Le décès accidentel de Charles VIII  survient en 1498, elle  reprend son titre de duchesse de Bretagne, rétablit Philippe de Montauban dans sa charge de chancelier de Bretagne  et exerce son pouvoir sur le duché. Le nouveau roi de France, Louis XII, l'épouse au château de Nantes en janvier 1499. 
  De cette union, deux filles survivent : Claude de France qui épouse, contre la volonté de  la reine, le futur roi François Ier en mai 1514 et Renée de France, mariée au duc de Ferrare, Hercule II d'Este.
  Anne de Bretagne s'éteint le 9 janvier 1514 à Blois, à l'âge de 37 ans. Cérémonies et cortège funèbres durent 40 jours. Les funérailles d'Anne de Bretagne à Blois, Saint-Denis et Nantes ont fait le sujet de nombreux récits, le plus célèbre est  le manuscrit enluminé de Pierre Choque, son héraut d'armes. Elles sont également rapportées par Brantôme.


 Reliquaire  ayant  reçu  le coeur d'Anne de Bretagne, déposé dans le tombeau de François II et Marguerite de Foix, selon sa volonté expresse, conservé au musée Dobrée, Nantes ; exposé au musée de Bretagne en  octobre-novembre puis à Châteaubriant.


 Le manuscrit enluminé de Pierre Choque, conservé à la bibliothèque de Rennes est accessible sur le site:

                       TABLETTES RENNAISES

  Il est possible de le  feuilleter:
 L'une des enluminures: la parhélie de janvier 1514























    La  légende a beaucoup brodé sur le rôle politique et diplomatique d'Anne de Bretagne, surtout dans la seconde moitié du XIXe: on a vu en elle une protectrice des intérêts bretons,  et même un symbole du particularisme provincial. Bien que le personnage soit très controversé, les historiens s'accordent sur l'attachement qu'elle avait pour la Bretagne et l'importance qu'elle accordait au raffinement de la cour royale et à son rôle de mécène fidèle à la tradition princière à l'aube de la Renaissance française.
Anne de Bretagne exigeait de ses nombreuses dames  de cour  l'élégance et la distinction de l'âme et de l'esprit, comme l'affirme Brantôme. Elle était entourée de poètes de cour (Jean Marot et quelques grands rhétoriqueurs) de ménestrels et de musiciens, de chroniqueurs (l'historien Pierre Le Baud de Vitré qui fut son aumônier et conseiller, Lemaire de Belges, historiographe de Louis XII au service de la reine après 1512, Alain Bouchart, auteur des Grandes Croniques de Bretaigne) et tous avaient à cœur de réjouir et de célébrer le roi et la reine, à une époque où la faveur royale conditionnait  la pratique artistique. En 1512, Germain de Brie, lui dédie un grand poème épique en latin évoquant le dernier combat du navire  de la reine La Cordelière contre la flotte anglaise.



 Elle tenait de son père François II le goût du luxe et possédait une des plus belles collections princières : outre l'héritage des ducs de Bretagne, elle avait reçu celui de Charles VIII qui l'avait comblée. Anne de Bretagne comptait dans ses collections de nombreuses pierres précieuses,  des parures de table  (salière, alors privilège royal et nefs de table) des pièces d'orfèvrerie religieuse, un nombre impressionnant de tapisseries grandioses et ces parures l'accompagnaient lors des déplacements de la cour. Les inventaires d'Anne de Bretagne conservés aujourd'hui à la BNF (fonds des Blancs-Manteaux, 22335) sont éloquents:
                                                         inventaire d'Anne de Bretagne 

    Elle a  fait achever  l'oeuvre de reconstruction de son père au chàteau de Nantes (Grand Logis et Tour de la Couronne d'or), les édifices ou monuments religieux qu'il avait patronnés  comme la cathédrale de Quimper, la chapelle du Pénity à Locronan ; le retable de Notre-Dame  dans l'église Saint-Sulpice de Fougères commencé par  François II est terminé sous son règne et bénit en 1503,il porte en son centre l'écusson de François II et ,sur sa droite, celui d'Anne de Bretagne parti de France et de Bretagne.Elle-même fait édifier vers 1508 la chapelle de Grâces près de Guingamp.Plusieurs cités et ordres religieux bénéficient de ses libéralités.


 Tombeau de François II et Marguerite de Foix, statues des quatre Vertus: la Justice.
 Cathédrale de Nantes.

   Son goût esthétique est à l'origine de  monuments de commande remarquables où la Renaissance italienne  a imprimé sa marque:le tombeau de ses parents à Nantes par Michel Colombe  sur un dessin de Jean Perréal, celui de ses fils par Pacherotti (Jérôme Pacherot)à Tours. 
   Par ses commandes,elle a soutenu la création artistique,conformément à la tradition du mécénat royal : plusieurs livres d'Heures enluminés ont été réalisés à sa demande. Les peintres Jean Poyet et Jean Bourdichon ont été sollicités. Avec les Grandes Heures,œuvre somptueuse(1),réalisée entre 1503 et 1508, quatre années de passion, l'enluminure atteint des sommets et marque " la fin triomphale de l'art millénaire de la miniature", selon l'expression d'Emile Mâle.


 Feuilleter les manuscrits enluminés:



 GRANDES HEURES, Jean Bourdichon



J. Marot, Le voyage de Gênes, Enluminures attribuées à J.Bourdichon:




   
  Au décès de la reine  le 9 janvier 1514, les hommages des grands et du peuple sont unanimes. Les poètes se répandent en éloges : épitaphes, rondeaux, panégyriques, pièces de circonstance sans doute,pour une part sincères,fleurissent sa mémoire. La relation des obsèques et les hommages à la Reine ont été réunis par Pierre Choque, son héraut d'armes, à la demande de Louis XII dans Commémorations et Advertissement de la mort d'Anne de bretagne, ouvrage de huit-cents vers...  

  Par son esprit ouvert au nouvel art de vivre venu d'Italie, sa sensibilité artistique et ses libéralités, Anne de Bretagne a participé à l'essor du mécénat ducal, sans égaler sans doute l'aura de la toute-puissante Marguerite d'Autriche  autour de qui gravitaient parfois les mêmes artistes. 

                                                                                    J.P.G.
 Note1: Les Grandes Heures  sont constituées de 238 folios : 52 peintures à l'origine, un calendrier évoquant les travaux des mois sur fond de page, un herbier de fleurs et plantes en pied habitées d'insectes disposé en marge du texte, soit 307 bordures florales.
 Sources:
- Leguay Jean-Pierre., Martin Hervé, Fastes et malheurs de la Bretagne ducale, 1213-1532. Ouest-France Université, 1982.
- Girault Pierre-Yves, Les funérailles d'Anne de Bretagne, reine de France éditions Gourcuff Gradenigo, 2014.
-Avril Françoise, Reynaud Nicole, les manuscrits à peinture en France, 1440-1520, Bibliothèque Nationale, 1993.


jeudi 25 septembre 2014

Les châteaux de La VIEUVILLE, Le CHATELLIER, au tournant de leur histoire.







                                             LE MANOIR ET LE CHATEAU DE
                                             LA VIEUVILLE, XVIIeet XIXe siècles


La  singularité de La Vieu(x)ville, c'est de réunir  grand manoir et château sur le  même site et de  présenter l'image d'une lointaine opulence ; c'est aussi  une longue traversée de l'Histoire. L'actualité  lui ajoute une  touche particulière.


 Le  manoir , XVIe et XVIIe.


          

     Le manoir de la Vieu(x)ville appartenait aux seigneurs de ce nom dès le XIIIe siècle. 
    Pendant la guerre de Cent Ans, alors que la baronnie de Fougères était aux mains des ducs d’Alençon, Marie de Bretagne, duchesse d’Alençon, choisit en 1426 Alain de la Vieuxville, gouverneur de Fougères, comme curateur du jeune duc d'Alençon Jean II, fait prisonnier à Verneuil en 1424. Il dut veiller au rachat de la liberté de Jean II : la baronnie de Fougères en devint l'enjeu. En décembre 1428, le duc Jean II la vendit  à son oncle, le duc de Bretagne.


                                             L'épisode Huguenot

      Alors que le protestantisme était peu implanté dans le pays de Fougères, la Vieuville fit exception : en 1603, César de la Vieuville, qui avait épousé Judith de La Muce, fille de Bonaventure Chauvin de La Muce, protestant nantais proche de Henri IV, gouverneur de Vitré, agrandit le château et y institua un lieu de culte, le Prêche : il  était situé  dans l'aile  en  retour d'équerre qui  prolongeait le manoir au nord-ouest et rejoignait les dépendances de la ferme.
 Une petite communauté protestante s’établit à la Vieu(x)ville, elle était desservie par un pasteur de Vitré où était concentrée une église protestante importante; il  officiait également dans quelques communautés sporadiques  du pays de Fougères (Villavran en Louvigné-du-Désert,le Rocher-Portail en Saint-Brice-en-Coglès). Leur fils,Jean de la Vieuville,épousa Elisabeth de Montgommery, de même confession, héritière des Montbourcher et des seigneurs de Ducey.
  En 1685, La Vieuville obtint son pasteur qui fut expulsé lors de la Révocation de l'Edit de Nantes, la même année. (voir 1 J-Y Carluer)
   Au cours du mois de janvier 1686, après la Révocation de l’Edit de Nantes, dix-neuf protestants abjurèrent leur foi et revinrent au catholicisme dans l’église du Châtellier : parmi eux, Elisabeth de Montgommery, veuve de Jean de La Vieuville,  et sa famille.  En 1732,leur fille, Elisabeth de La Vieuville épousa Charles Michel de Cambernon, gouverneur de Coutances : la Vieuville était restée propriété familiale  jusqu' au milieu du XVIIIe siècle. 
Autre  période  tourmentée et sanglante: la Contre-Révolution. Aux abords de La Vieuville, les Chouans conduits par du Bois-Guy se heurtèrent aux Républicains à deux reprises,en1795 et 1800,  la croix des Tombettes  dressée près de l'avenue principale commémore ces deux combats. Le château de la Vieuville servit de cadre  à plusieurs scènes du film " Les Chouans " avec Jean Marais.
En 1755, la Vieuxville est vendue aux Patard de la Mélinière et transmise de génération en génération aux  Le Mercier des Alleux, de Guéheneuc de Boishue, de Villoutreys de Brignac,Chauveau de Villoutreys. 


          Un manoir classique 


 Le logis-porte.
   Le manoir de la Vieuxville est une  belle demeure du XVIIe. Il présente un grand pavillon en granit appareillé  élevé sur deux étages sous lesquels s'ouvre une large porte cintrée, sommée d'une archivolte ; il est  orné d’une corniche modillonnée et couvert d’un toit à croupes : ce pavillon est accosté d’une tourelle assez élégante, plus ancienne (XVIe), dont la couverture  à l'impériale est coiffée d’un campanile.
Le toit du logis aligne des lucarnes  ouvragées ; ce logis daté de 1665 était prolongé d’un second pavillon à couloir démoli au XIXe ; les deux autres lucarnes à fronton triangulaire qui équilibraient la façade ont été déposées et placées sur le toit des communs du nouveau château à l'époque de la reconstruction. Les rampes du perron d'accueil  sont  garnies de balustres incurvés. Devant le manoir, s'étendait autrefois un parc  à la française.
On accède au manoir par une grande allée plantée, fermée par une belle grille en fer forgé du XVIIIe siècle, venue de l'ancien hôtel Le Harivel , rue Pinterie,à Fougères.Les alentours portent l'ombrage imposant de hêtres et de chênes plusieurs fois séculaires.


LE CHATEAU NEUF DE LA VIEUXVILLE












     Vers 1860, Saturnin DES ALLEUX fait construire un nouveau château sur les plans d’un architecte rennais en vogue, Jacques MELLET avec la collaboration de l'architecte  Jourdin avec qui il avait collaboré à l'édification de l'église du Châtellier au cours des années 50. Jourdin  venait également d'élever, sur la même commune, le nouveau château de La Folletière. 

Médaillon de façade: Saturnin des Alleux.

  Mme des Alleux
née Sophie Patard de La Mélinière.
Blason familial  et couronne comtale.

   

   Le plan choisi est simple : deux ailes symétriques s’ordonnent de part et d’autre d’un avant-corps central de forme hexagonale qui arbore le blason tenu par deux lions et les médaillons des fondateurs, Saturnin des Alleux et son épouse Sophie Patard de la Mélinière. Ces ailes élevées sur deux étages séparés par un bandeau se terminent par deux tourelles d’angle au sud et deux pavillons au nord. Les travaux s'achèvent en 1869.

   Le Moyen Age fascine les Romantiques : le goût de Viollet-Le-Duc (1814-1879) a fait école et le style néo-gothique fleurit : tourelles d’angle, toits en poivrière, faux mâchicoulis, hautes fenêtres font partie du nouveau répertoire architectural. Plusieurs châteaux des pays de Vitré et Fougères réalisés par  Jacques MELLET présentent des variantes de ce goût  néo-gothique;la Vieuville n'échappe pas à ce qu'on appelle  la "production stéréotypée" dans les nombreuses réalisations de Jacques Mellet.Toutefois,  la décoration y obéit à un parti-pris de sobriété: les motifs  ornementaux se limitent aux portraits en médaillon des commanditaires, aux fleurons des lucarnes, aux balcons  des baies  de la façade ajourés de chevrons ou de mouchettes gothiques.



    A une époque où la notion de confort reste très relative, ces châteaux "modernes" offrent surtout l’espace, la luminosité, les commodités que n’avaient pas les constructions des siècles précédents. A la Vieuville comme ailleurs, les pièces sont particulièrement lumineuses, les tapisseries tendues sur les parois apportent  lustre et intimité, les tourelles sont  aménagées en salles d'eau ou en bibliothèque. On  y jouissait déjà de l’eau courante au XIXe grâce à l’ingénieux bélier hydraulique.

       L’édifice est implanté au cœur d’un beau parc à l’anglaise, au bord d’un plan d’eau, dans un vallon pittoresque et frais où alternent buissons et bosquets.


 Les pavillons nord,(cl.2014).

                UNE NOUVELLE ERE, UNE SECONDE CHANCE?

  En septembre 2014, par  choix des maîtres du lieu, le nouveau château change de propriétaires; ses destinées sont confiées à un Canadien épris de la demeure et de son parc et désireux d'en garder le caractère.
 Deux jours d'affluence, trois jours d'enchères suffisent à peine pour disperser le patrimoine mobilier accumulé par près de dix générations. Collectionneurs, antiquaires, amateurs d'objets précieux suivent l'envolée des enchères : dopés par une campagne médiatique habile et par la magie du site, les prix atteignent souvent des sommets. Voisins de la commune, amis et fermiers du domaine assistent, incrédules ou un peu mélancoliques, autant par estime que par curiosité, au déshabillage du château et de sa  mémoire. Le spectacle est inédit,  presque digne de Flaubert. Les murs d'une intimité respectée s'effondrent, un ordre qui semblait immuable et rassurant s'éloigne : signe des temps...
    Les portraits des illustres prédécesseurs, souvent alliés aux familles parlementaires de Haute-Bretagne, passent en d'autres mains.  Les notables   locaux, dont certains ont connu les Guerres de Religion et le règne d'Henri IV, défilent pour une dernière parade. Plusieurs s'en vont au Musée de Bretagne : juste retour pour le président de Brilhac grâce à qui  le Parlement de Bretagne fut épargné par l'incendie de 1720. La série des Thomire, peintre reconnu, échappe en partie à la dispersion et  les portraits des Geffrard de la Motte (d'Iné), originaires du pays de Fougères, solidement implantés au pays de Vitré, propriétaires du manoir du Bois-Cornillé sur la commune du Val d 'Izé au XVIIIe et  parfois marqueurs d'Histoire, entrent dans la connaissance publique. D'autres trouvent acquéreurs parmi de lointains affiliés ou des amateurs éclairés. Salons, orfèvrerie religieuse, joaillerie, signatures, symboles de classe tombent aux mains des plus offrants. La mémoire s'éparpille, les noms et les écussons familiers des Alleux, de Boishue, de Saint-Seine brillent encore pour quelque temps d'une présence un peu plus immatérielle et surannée sur les vitraux et le mobilier de l'église paroissiale. L'esprit du site se retire au vieux manoir chargé d'Histoire.
 Comme ses voisins, le "château neuf" de La Vieuville change de personnalité:  une seconde chance ...

                                                                  Jean-Paul Gallais

   
Pierre de Brilhac, premier  président du parlement de Bretagne,
Ecole  française,début  XVIIIe. acquis par le musée de Bretagne.
Voir 
O -F , 4-5 octobre 2014,article "Devoir de mémoire..."
                                                        
            Bibliographie, sources :
                       Renseignements: M. Mme Chauveau de Villoutreys.
                Pautrel E. : Notions d’Histoire et d’Archéologie pour le pays de Fougères – 1976, p 76.
                 1-Carluer J-Y. Protestants et bretons, Editions La Cause, 2003;site internet correspondant.
                O de Charry-Tramond, les Mellet, un cabinet d'architectes, mémoire, Université de Haute-Bretagne, 1984.
                Inventaire du Patrimoine régional, Bretagne.
                Sur la vente aux enchères au château, voir presse locale: O-F , 12-09-14 , 25-09 14 ; la Chronique,18-09-14.
                Clichés: auteur.








vendredi 12 septembre 2014

LES SEIGNEURS de FOUGERES II: Main II de Fougères


Les seigneurs de Fougères (2e partie) :


Main II de Fougères



Main II reste le premier membre du lignage à porter le nom de « Fougères » dans des actes contemporains. Ceci indique que le site était devenu le lieu de résidence de la famille. Avec lui, la documentation est plus importante, on parvient à le cerner, lui, sa famille et sa politique.




« Main de Fougères »

Main II apparaît au cours des années 1020-1030, les difficultés à dater les actes avec plus de rigueur empêchent d’être plus précis. Le document le plus ancien le concernant remonte aux années 1008-1030, il doit avoir succédé à son père depuis peu de temps puisqu’il apparaît au sein de la liste de témoins comme étant le « fils d’Alfred ». Comme son père, Main figure en bonne place dans les actes ducaux.

Entre 1015 et 1022, il apparaît dans un acte du duc breton, Alain III, avec la dénomination suivante : « Main de Fougères », mais cet acte est un faux rédigé ultérieurement. Il faut attendre les années 1040-1047 pour avoir la certitude que Fougères est bien occupée par ce lignage.




L'église de Saint-Sauveur-des-Landes.





Ainsi, au cours de cette décennie, Main II, qui prit le nom « de Fougères », confirma le don de son grand-père à Marmoutier de l’église de Louvigné-du-Désert ainsi que de divers biens et revenus (bourg, cimetière, droits...). Il ne se contenta pas de confirmer les dons, mais il les augmenta. Main II réactiva le lien avec l’abbaye et fit en sorte que la localité ne périclite pas alors que Fougères se développait. Un second texte des années 1040-1047 évoque Fougères. Main II donna à Marmoutier l’église de Saint-Sauveur-des-Landes, il permit aux moines d’établir un prieuré et leur offrit trois maisons, une située en Louvigné-du-Désert, une autre en Bazouges-la-Pérouse et la dernière localisée « dans le castrum de Fougères », qui ne correspond pas au château, sens premier de castrum, mais à l’agglomération se développant alors à l’ombre du site fortifié. Cet acte fixe aussi les limites de la seigneurie fougeraise. Main II eut un rapport particulier avec le prieuré de Saint-Sauveur puisqu’il y fut inhumé.



Un seigneur entre Bretagne et Normandie


Si d’aucuns ont vu en Main un seigneur breton, que l’on orthographiait bien souvent Méen, les actes conservés nous montrent une autre politique de la part du seigneur fougerais.

On le voit surtout actif dans la région de Saint-Sauveur-des-Landes où l’abbaye de Marmoutier peine à s’installer rencontrant l’hostilité de l’élite locale au cours des années 1040. L’église était divisée en parts, comme cela était fréquent, quatre en l’occurrence. Il s’agit de droits tenus en fief reçus par les pères de quatre hommes. Ils devaient les avoir reçus de Main II, ou de son père, en échange de la protection de ce dernier. Ils s’estimaient ainsi dépouillés d’une partie de leurs revenus, mais aussi éloignés du sacré, rappelons que l’église venait d’être cédée aux moines de Marmoutier, or les religieux priaient pour les vivants et les morts, leur assurant ainsi leur salut. Revendiquer une partie de l’église pouvait revenir à briguer une partie des prières. Ainsi, le lignage Pinel posa plusieurs problèmes, non seulement à propos de Saint-Sauveur-des-Landes, mais aussi de Romagné. Le seigneur de Fougères dut donner de fortes sommes d’argent, des chevaux, un équipement de chevalier... La famille Pinel n’hésita pas à entrer en conflit avec le seigneur de Fougères, mais aussi le duc de Bretagne et l’abbaye de Marmoutier, probablement la plus prestigieuse de l’Ouest. Parmi les membres du lignage, l’un des plus importants, Kinouuaret, était vicarius, c’est-à-dire représentant local de l’autorité publique, du moins était-ce son titre, les réalités de la fonction devaient être différentes. Il avait dû capter une partie des prérogatives publiques à son profit et celle de son lignage. Sa famille était donc solidement implantée localement et l’installation de moines et donc d’une seigneurie monastique éveilla sa méfiance.




           La présence de Main II en Haute-Bretagne dans les actes écrits conservés.


Quand on observe les actes dans lesquels Main apparaît, on perçoit l’étendue de la seigneurie de Fougères, même s’il est impossible d’en dresser une carte avec des limites précises. On note que son pouvoir rayonnait à partir de centres (Louvigné-du-Désert, Bazouges-la-Pérouse, Saint-Sauveur-des-Landes et surtout le château de Fougères) et que son autorité s’étendait jusqu’à Vieux-Vy, Chauvigné et Sougéal. La mention de cette dernière localité permet d’aborder une évolution dans la politique de notre seigneur.

En effet, loin d’être un rempart breton comme les princes voisins, Main II a joué sa propre partition. C’est très certainement avec lui que le lignage de Fougères connut le début d’une autonomie relative importante, pas une indépendance. Ainsi passé le milieu du XIe siècle, Main fréquenta la cour du duc de Normandie, Guillaume. À deux reprises, il y figure comme témoin d’actes et dans un troisième texte, il confia l’église de Savigny-le-Vieux à Marmoutier. Or, il est bien noté dans ce document que Savigny relevait des terres contrôlées par le duc de Normandie. Il y a donc eu un rapprochement entre les deux hommes. Les actes ne sont pas assez explicites sur les motivations et il peut y avoir plusieurs hypothèses. Guillaume de Normandie a-t-il restitué des biens anciens qui appartenaient à la famille de Fougères avant sa prise de contrôle du Cotentin afin de se concilier un vassal ? Main n’aurait-il pas anticipé la menace normande car en ce milieu de XIe siècle, Guillaume se montre expansionniste et a des visées sur le nord-est du Rennais ? Habilement, les deux hommes auraient trouvé un terrain d’entente satisfaisant les deux parties. Main augmentait ses possessions foncières et seigneuriales et Guillaume s’assurait la fidélité d’un homme dont le lignage contrôlait un accès de la Bretagne. L’histoire des XIIe-XIIIe siècles, bien avant celle du XVe siècle, allait montrer que la situation frontalière de Fougères était stratégique pour les Bretons, mais tout autant pour les ducs normands devenus rois d’Angleterre.

Car par la suite, on ignore la politique suivie par Main II. Lors de la célèbre expédition de Guillaume en 1064 dans le nord de la Bretagne, brodée sur la Tapisserie de Bayeux, le seigneur fougerais et sa place forte sont absents. A-t-il participé à la conquête de l’Angleterre et au combat d’Hastings en 1066 ? Toute une tradition le prétend, mais sans certitude car la documentation est très lacunaire pour cette période (années 1060) au cours de laquelle Main II mourut.



Un lignage solidement implanté


Avec Main II le lignage de Fougères est solidement installé dans le nord-est du Rennais, à Fougères. La reconstitution de sa famille l’illustre. Main a épousé Adélaïde dont l’origine a longtemps posé problème. Elle fut parfois présentée comme la fille d’un seigneur normande, Giffard de Bolbec de Longueville ou Girois, seigneur du pays d’Ouche, parfois comme la fille d’un seigneur du Châtellier. Cette dernière hypothèse est la moins probable, Main II, personnage important, devait épouser une femme d’un niveau si ce n’est également au sien, sinon supérieur. Or, les récentes recherches de Florian Mazel permettent d’envisager une autre hypothèse à partir notamment des prénoms. Le choix d’un prénom n’était pas neutre au Moyen Âge, même durant ce XIe siècle qui prolonge en la matière certaines coutumes héritées du haut Moyen Âge. Un prénom définit la place d’un individu dans la famille mais plus encore dans la société. Dès lors, en observant les noms des personnes, on peut retrouver certains liens tus par les sources écrites car évidents pour les contemporains. Ainsi, Adélaïde portait un prénom en usage dans la famille comtale bretonne, deux des enfants du couple, Eudes et Juhel, portaient des prénoms comtaux. Dès lors, Adélaïde serait une fille du comte Eudes ; par son mariage, Main s’est hissé dans l’aristocratie régionale.







Main II eut au moins quatre enfants, donnée importante pour la perpétuation du lignage mais aussi ses alliances politiques, par le biais du mariage des filles. Eudes était l’aîné de la fratrie, cité plusieurs fois au cours de la décennie 1040, il mourut jeune, probablement avant 1047. Juhel, le cadet, devint donc l’héritier, on le voit poser son seing sur un document normand ; ce fut effectivement lui qui succéda à Main II. Ce dernier eut un troisième fils, Raoul, qui devint lui aussi seigneur. Le couple n’aurait eu qu’une fille, mais sur ce point, il convient d’être prudent, les sources les évoquent peu, d’autant plus qu’en se mariant elles quittent tôt la maisonnée. Godehilde, semble-t-il la seule fille, fut mariée à Jean Ier de Dol, membre d’un lignage très important en Bretagne qui a donné naissance aux seigneuries de Combourg et Dinan et contrôlait le siège (archi-)épiscopal de Dol.





 Généalogie de Main II

Conclusion

Avec Main II on devine ce que pouvait être une famille de l’aristocratie moyenne dans l’Ouest de la France. Les relations tissées par le lignage s’étendent aux régions voisines, particulièrement la Normandie, mais aussi les Pays de la Loire, par le biais de l’abbaye de Marmoutier. Le mariage apparaît comme un moyen de nouer de relations avec des familles d’un rang supérieur, signe d’une ascension. L’espoir du lignage repose aussi et peut-être même surtout sur l’épouse qui doit mettre au monde un garçon, voire plusieurs. Eudes disparaît tôt ; Juhel et Raoul furent les garanties de la survie de la Maison de Fougères. Main II fut donc le premier seigneur à porter le titre de « seigneur de Fougères », il est parvenu à enraciner sa famille à partir du château.




                                                       Julien Bachelier




Bibliographie

Christian Le Bouteiller, Notes sur l’histoire de la ville et du pays de Fougères, Bruxelles, éd. Cultures et civilisations, 1912-1914 (rééd. 1976), 4 vol., ici t. 2.

Florian Mazel, « Seigneurs, moines et chanoines : pouvoir local et enjeux ecclésiaux à Fougères à l’époque grégorienne », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 2006, t. 113-3, p. 105-135.

lundi 25 août 2014

THERESE DE MOELIEN,II : l'arrestation et l'exécution



 L'ARRESTATION ET L'EXECUTION  de THERESE DE MOELIEN



   Le 9 mars 1793, la municipalité fougeraise lui refuse un certificat de résidence au motif que « la citoyenne Moëlien qui a été 15 jours absente sur quatre mois : temps suffisant pour émigrer sur le territoire anglais ». Le 25 mars suivant, le policier Lalligand[23] et l’espion Sicard qui savaient que Thèrèse de Moëlien détenait un reliquat des fonds de la Conjuration – il était estimé à mille louis d’or – obtiennent sans difficulté un réquisitoire de la municipalité pour procéder à une réquisition à son domicile. 
Ce document est conservé aux Archives Nationales dans un dossier-manuscrit comportant quatre gros volumes sur la Conspiration de La Rouërie[24]. Il est intéressant de rapporter ici le procès-verbal de cette perquisition. On s’aperçoit que Thérèse avait pris toutes ses précautions pour n’impliquer personne et que finalement, le policier fit chou blanc :

« L’an 1793, 2ème de la République Française, le vingt-cinq mars, aux 10 h. du matin, Nous, Jean-François-Pierre Le Bouc, juge de paix et officier de police de la ville de Fougères, ayant avec Nous pour adjoint Jean-Baptiste-René Pacorin, greffier de paix de la 2ème section, vu l’indisposition de notre greffier ordinaire, rapportons que sur la réquisition à nous faite par le citoyen Le Nicolais[25], Commissaire du département, de nous transporter chez la demoiselle de Moëlien aux fins d’ordres donnés par les Députés Commissaires de la Convention Nationale pour faire visite et perquisition de tous les objets qui pourront se trouver suspects dans ses appartements et meubles. En conséquence, nous nous y sommes transportés et parlant à Thérèse de Moëlen nous lui avons annoncé l’objet de notre commission en lui communiquant les pouvoirs susdits ; elle a déclaré ne s’opposer à ladite visite, et nous a aussitôt remis les clefs d’un secrétaire étant dans son appartement situé sur le jardin et à l’Orient. Ouverture faite dudit secrétaire, nous y avons remarqué quelques papiers dont nous avons fait l’examen et dont nous n’avons pas cru devoir nous emparer, ne consistant que dans des lettres indifférents, titres de propriétés, livres, papier blanc et autres effets que nous avons remis dans ledit secrétaire, dans l’ordre que nous les avons trouvés, l’avons fermé de ses clefs. Ouverture faite d’une commode ou chiffonnier, nous n’y avons trouvé que des effets à l’usage de ladite de Moëlien. Entrés dans la bibliothèque ou cabinet de toilette, nous n’y avons trouvé que des livres et une toilette dans un corridor où nous avons fait l’ouverture d’une armoire qui ne contient que des robes à l’usage de la même, linge de table et autre. N’ayant d’autres appartements à vérifier, nous avons demandé à voir la cave ; l’ayant examinée exactement, nous n’avons trouvé rien de suspect. Après quoi, ayant fait ouvrir une autre armoire, nous n’y avons trouvé que des livres, quatre épaulettes dont deux en or et deux en argent, une croix de l’Ordre de St Cinnatus (sic)[26] avec un coupon de ruban bleu, bordure blanche, destiné à la décoration de la croix. Nous nous sommes saisis de ces derniers objets pour remettre à l’Administration du District. Dans la cuisine, nous n’avons rien trouvé de fermé qu’une malle contenant des effets appartenant à Nanon, sa femme de chambre qu’elle a dit être partie dans l’espoir de se marier à Vannes, son pays.


Demandé : Depuis quand elle était partie et si elle n’avait rien emporté avec elle ?


Répond : Partie d’hier et n’avait emporté que des choses indispensables à son usage.


Demandé : Lui avons demandé qu’elle devait avoir son adresse pour lui faire passer ses effets.


Répond : Qu’elle devait l’envoyer à une de ses amies à Rennes dont elle ne se rappelle pas le nom, que du reste elle lui avait promis de lui écrire à son sujet.





Dont de tout ce que nous, juge susdit avons, en présence de C. de la Touche, procureur sindic du District de Fougères, rapporté le présent procès-verbal pour être déposé au District et servir ce que de raison et avons envoyé l’apposition des scellés à mettre sur les effets et les portes des appartements.


Signé : Thérèse de Moëlien, de la Touche, procureur sindic, le Bouc, Pacorin ».



   Bien que ne trouvant rien de compromettant dans l’appartement de Thérèse de Mollien, on y apposa les scellés comme l’indique le procès-verbal également conservé : « Aux deux heures de relevée, Nous, juge susdit, assisté du même Pacorin, nous nous sommes transportés en vertu du renvoi du matin de ce jour en la demeure de la demoiselle de Moëlien pour apposer les scellés sur la porte des appartements de ladite de Moëlien, et être aux fins d’ordre du citoyen Clinchamp, administrateur du département, du 25 de ce mois. Et icelle, demoiselle Moëlien sortie, les portes fermées, nous y avons apposé notre cachet de cire verte aux deux extrémités, après nous être saisi des clefs, ayant remis au citoyen Le Breton les clefs, qui sont celles de la cave, du portail d’entrée, être suivant la recommandation nous en faite par ladite de Moëlien dont et du tout ce que dessus nous avons arrêté le présent sous notre seing et celui de notre adjoint. Signé Le Bouc, Pacorin. – Pour copie conforme au procès-verbal déposé au secrétariat du District de Fougères – signé Baron ».


Thérèse de Moëlien, dès la perquisition terminée, aurait pu essayer de s’enfuir. Elle n’était pas présente lors de l’apposition des scellés. Chercha-t-elle à le faire ? Nous n’en savons précisément rien. Par ailleurs, le procès-verbal de son arrestation ne nous est pas parvenu. Mais si l’on croit une lettre de Sicard, l’espion envoyé pour infiltrer la Conjuration, on peut supposer qu’elle n’en fit rien : « Parti pour Fougères ou les environs, écrit-il, le but que je me proposais était l’arrestation d’un des agents femelles de la Conjuration Bretonne, la demoiselle Thérèse Moëlien Trojoli. Mon but est rempli, je l’ai remise hier, entre cinq et six heures du matin, dans les prisons de Rennes. Le citoyen Lalligand-Morillon, malgré sa grande activité, n’avait sans doute encore pu la découvrir ; la prise, selon lui, était cependant importante dans tous les genres, puisqu’il avait assuré qu’outre les renseignements qu’elle pourrait donner, il savait qu’elle avait un dépôt de 1.000 louis en or. Il avait peut-être des motifs pour le dire ; je pourrai communiquer mes idées à ce sujet à mon retour à Paris, mais un fait très certain, c’est que les perquisitions les plus exactes ont été faites par mon ordre et sous mes yeux ; et moi aussi j’ai fait sonder les caves, mais je n’ai rien trouvé. Elle avait été prévenue qu’elle ferait sagement de s’éloigner, mais ne se croyant pas coupable, elle n’a pas voulu s’éloigner. J’ai été obligé de communiquer ma mission au citoyen Sevestre, député ; je lui ai demandé un réquisitoire pour les administrateurs de Fougères, qui leur enjoignait de s’entendre avec moi pour l’arrestation de la Nymphe.

« Morillon est de retour à Rennes, il a appris le fait. Il a été surpris, inquiet ; il est allé voir la belle prisonnière et l’a beaucoup questionnée pour savoir qui l’avait arrêtée ; il lui a reproché de n’avoir pas suivi le conseil qu’il lui avait fait parvenir depuis quelques jours. J’insiste donc pour qu’on soit très réservé avec Lalligand-Morillon, qu’on ignore surtout ou qu’on feigne d’ignorer, même au Comité, l’arrestation de Thérèse Moëlien, et surtout ne lui remettez pas un sol jusqu’à mon arrivée à Paris… ». 

A la lecture de cette lettre, on s’aperçoit que l’envoyé de la Convention, Sicard, se méfiait de Lalligand, le soupçonnant même de collusion. Quel conseil avait-il donné à Thérèse pour ensuite lui reprocher ne pas l’avoir suivi après qu’il eût découvert son arrestation et son emprisonnement ? Etait-ce la couverture de sa fuite moyennant quelques louis d’or, sans doute convoités ? Tout le monde savait que Lalligand s’y entendait pour se procurer de l’argent et que son honnêteté n’était pas sans reproche. Mais Thérèse qui était d’une autre trempe, avait sans doute refusé cet arrangement d’où la crainte de Lalligand d’être compromis. Elle le laisse quelque peu entendre dans la lettre écrite à Louis de La Haye Saint-Hilaire que l’on trouvera ci-dessous. 

Thérèse de Moëlien fut écrouée le 26 mars 1793 à la prison de la Tour le Bât à Rennes, elle y retrouva ses amis arrêtés à la Guyomarais et à la Fosse-Hingant. Tous les prisonniers furent bientôt transférés à la prison de l’Abbaye à Paris. Quelques jours avant son transfert à Paris, Thérèse adressa à son ami Louis de La Haye Saint-Hilaire cette très belle et émouvante lettre :





 Louis de La Haye-Saint-Hilaire


« Je ne puis quitter ce pays, Monsieur et véritablement cher ami, sans vous témoigner ma sensible reconnaissance sur les marques réitérées des sentiments délicats qui vous attachent à moi depuis une époque très reculée. Croyez que je les ai su apprécier, et que mon cœur, susceptible d’amitié seulement de pouvoir les partager, a goûté un véritable plaisir à les retrouver. Mais combien ne suis-je pas alarmée des vives inquiétudes auxquelles cette amitié doit vous exposer ! Je veux vous rappeler ici, Monsieur, notre dernière entrevue ; elle a dû vous convaincre que ma détermination à m’exposer à toute la vicissitude des événements qui semblaient fermenter ne pouvaient provenir que d’une indifférence parfaite sur tout ce qui ne pouvait que m’être personnel. Ne craignant point la mort ou presque la désirant, qu’avais-je à craindre ? Aussi n’ai-je pas daigné bouger pour assurer ma liberté et ma sûreté personnelles.

« Qu’on est heureux, Monsieur, dans la situation orageuse où je me trouve, d’envisager d’un œil stoïque tous les événements de la vie ! Ils ne me coûteront ni soupirs ni larmes ; la force de mon mépris pour quelques individus ne me portera pas même au sentiment pénible de la haine. Je plains les hommes d’être nés aussi méchants, leur enfer est dans leur cœur ; comment peuvent-ils s’y replier sans souffrir toutes les douleurs du remords ! L’honnête homme peut-il envier leur prospérité ? Elle n’est qu’apparente ; il n’est point de bonheur réel pour celui qui est mécontent de lui, comme il n’est point de peine insurmontable pour l’âme courageuse dont le cœur est sans remords et sans reproches. Il peut avoir des regrets, mais il est sans tourments ; c’est le partage des méchants.

« Je ne crains qu’une chose, c’est de connaître la sensibilité de mes amis ; mais je me flatte que la raison la modèrera ; je veux la fortifier. Pourquoi me regretteraient-ils outre mesure puisque je regrette si peu ? Mon ami, qu’ai-je à perdre ? Un reste de jours malheureux que rien ne saurait rendre au bonheur. Depuis le 15 octobre 87, il ne m’a plus été possible de goûter de vraie jouissance ; en 88, j’ai acquis une liberté plénière, ce que j’avais le plus désiré au monde après la conservation de…( ?) n’est plus. Je n’ai joui de rien, vous le savez, depuis tout ce qui m’est arrivé, et si j’ai lieu de regretter la vie, serait-ce donc une décrépitude prochaine car ma santé est très affaiblie. Pourrai-je former le désir de nouveaux liens ? Je n’ai trouvé dans les seules jouissances vives dont mon âme était susceptible que la source des peines les plus amères. Non, je ne veux plus rien aimer très fortement, et cesser d’aimer pour une âme sensible c’est végéter.

« Plaignez mes destinées, âme généreuse, mais ne regrettez pas ma fin ; je cesse d’être pour ce monde, et c’est peu de chose. Ne vous affligez donc pas quel que soit mon sort, car cela m’affligerait encore, et je ne veux conserver qu’un souvenir doux de vous, de votre amitié. Adieu ! regrettez-moi un peu, mais pas trop.

« Je pars après-demain, le Tribunal nous attend, je ne le crains pas ».

Signé : Th


Puis elle ajoute encore : « N’allez pas croire, mon ami, à la mélancolie de mes réflexions que mon âme soit abattue et triste ; non ; depuis que je suis en prison je ne souffre pas la moitié autant, et presque plus pour moi, aussi ai-je repris une partie de ma gaîté naturelle et je crois qu’elle me surviendra jusqu’au dernier moment. J’ai infiniment à me louer de mon étoile dans mon infortune apparente ; j’ai eu le bonheur de me trouver entre les mains d’un homme honnête, délicat et sensible dont j’ai à me louer sur tous les points, aussi suis-je au mieux. Soyez donc sans inquiétudes ; il n’y a à craindre que la fermentation de Paris ».

Dans le haut de la lettre, Thérèse ajouta : « Je pars vendredi pour Paris ». Soit le 19 avril 1793.Cette lettre est conservée à La Haye dans un portefeuille blanc sur lequel a été fixé un papier portant ces lignes :

« Ce portefeuille, fait d’un des gants de Thérèse-Joséphine de Moëlien, renferme :

« Une lettre qu’elle m’écrivit quand elle fut arrêtée ;

« Ses cheveux dans un ruban ; elle les coupa lorsqu’elle fut condamnée ;

« Des épaulettes qu’elle portait sur un habit d’amazone.

« Que ceux entre les mains desquels pourraient tomber ces restes sacrés respectent les dépouilles de la vertu et du courage ; qu’ils les remettent à mes neveux.

« Louis de La Haye Saint-Hilaire ».



 Archives  de LA HAYE-SAINT-HILAIRE.
Les cheveux châtains assez foncés qui forment une grosse boucle, furent coupés à la Conciergerie ; Thérèse les remit à un inconnu qui les achemina jusqu’à son destinataire. Les épaulettes, très petites, sont en drap bleu de roi, la patte de forme triangulaire, est bordée d’un galon d’or d’environ un centimètre ; la frange est d’or à petit grain ; la longueur de la patte est de six centimètres ; celle de la frange un peu moindre.

 Thérèse et ses compagnons d’infortune purent entrer en rapport avec un prêtre réfractaire, enfermé lui aussi dans un cachot de la tour. Une religieuse leur apporta, cachées dans la bavette de son tablier et enveloppées dans un corporal, cinq hosties consacrées qu’ils se partagèrent pour se communier eux-mêmes.

 Le 22 avril 1793, Thérèse de Moëlien quittait sa prison de Rennes avec une vingtaine de détenus. Une longue route attendait le convoi composé d’hommes et de femmes entassés dans des voitures et des chariots, sur de la paille. Seuls les hommes avaient été enchaînés. L’escorte se composait d’une centaine de gendarmes et de gardes nationaux conduits par Sicard et Lalligand. On passa la première nuit à Vitré où il y eut quelques incidents, puis le convoi passa à Laval, Mayenne, Alençon, puis Dreux où il y eut quelques tumultes. A Versailles, une foule d’hommes et de femmes déguenillés et ivres huèrent les Bretons, criant « A bas les têtes ! ». Afin d’éviter le pire, le convoi fut mis à l’abri dans la cour de la mairie. La municipalité procéda à des interrogatoires et décida de promener les prisonniers dans les rues de Versailles pour satisfaire la foule. 

On procéda donc à une parade ignoble, obligeant les femmes à prendre le bras d’un officier municipal et les hommes à se faire accompagner d’un gardien. On promena ainsi le cortège sous un déluge de menaces et d’injures obscènes. A la tombée de la nuit, tous les prisonniers furent entassés dans le même cachot. Epuisés de fatigue et de frayeur, ils ne purent se reposer un seul instant tant, à l’extérieur, la foule hurlait. Lorsque, enfin, au milieu de la nuit, le calme fut revenu, le convoi repartit vers Paris où il arriva le 22 mai, soit un mois jour pour jour après le départ de Rennes ! 

 A la prison de l’Abbaye, on logea les cinq femmes dans la même cellule « où deux personnes n’auraient pu vivre à l’aise ». Les hommes, quant à eux, retrouvèrent nombre des détenus qui attendaient leur jugement. Ils furent bientôt rejoints par Georges de Fontevieux et Louis du Pontavice, membres de l’Association Bretonne qui, cachés à Paris, ont été cueillis sur  indications du traître Chèvetel.


Le 31 mai, un arrêté transférait les Bretons à la Conciergerie. Le 4 juin, leur procès commençait. Une foule compacte de curieux remplit le prétoire et le tumulte grandit lorsque parurent les 27 accusés[27], suivis de quelques défenseurs, des témoins cités, de douze jurés[et des magistrats : le président Jacques Montané, quatre juges,l’accusateur public, Fouquier-Tinville et le greffier qui se fait appeler Fabricius.

 Lors de son interrogatoire, Thérèse fait courageusement face au président et s’étonne que son cousin qui, dit-on, préparait tant de crimes ait pu avoir autant d’amis et de partisans. Elle se défend énergiquement. Alors que le président Montané lui rappelle que Bougeard, le valet de chambre de La Rouërie avait affirmé que son maître avait l’intention de détruire Antrain et Pontorson après en avoir passé tous les habitants au fil de l’épée, ce qui était absurde évidemment, Thérèse lui répondit : « Bougeard est un ivrogne. D’ailleurs, citoyen, si mon cousin avait été l’homme que vous dites, croyez-vous qu’il aurait compté de si nombreux partisans ? ». Montané n’insista pas. Il parle alors de la liste des affiliés à la Conjuration et des 1000 louis d’or qu'elle a fait disparaître, citant sur cette affaire, Billaud-Varenne comme témoin. Celui-ci s’en tire par une pirouette en citant Lalligand (le grand absent du procès) et son collègue Bazire qui refuse de répondre lorsque Fouquier-Tinville le cite à la barre. Les avocats des prévenus eurent beau demander les comparutions de Lalligand et de Chèvetel, principaux acteurs de l’affaire, ils ne furent pas écoutés. On craignait trop leur témoignage, l’affaire était jugée d’avance.


Quant à Monsieur de la Guyomarais accusé d’avoir reçu chez lui le marquis de la Rouërie, il reconnut volontiers le fait mais précisa qu’il était le seul, dans sa famille, à être en relation avec lui. Il espérait ainsi sauver sa femme et ses enfants également inculpés, ce qui ne fut malheureusement pas le cas.    


 Château de  La Guyomarais, Saint-Denoual (22) où La Rouërie avait trouvé refuge.


près les interrogatoires au cours desquels certains accusés firent preuve d’une grande abnégation en refusant de dénoncer d’autres personnes, l’accusateur public fit ses réquisitions contre chacun des prévenus. Contre Thérèse de Moëlien, il déclara « qu’elle était une des agentes de l’association contre-révolutionnaire et particulièrement de La Rouërie ; qu’elle était occupée à faire des distributions d’argent et d’assignats, pour séduire les citoyens et les entraîner dans le parti de l’association ; qu’elle recevait à cet effet de Desilles, père, des sommes d’argent, ainsi qu’il résulte des notes de paiements faits, trouvées lors de la perquisition faite dans la maison dudit Desilles, sur l’une desquelles on lit : à Mlle de Moëlien 400 livres, et sur une autre on lit : à Mlle de Moëlien 138 livres ; que lors de la perquisition faite chez elle, il y a été trouvé quatre épaulettes de capitaine, dont deux en or et deux en argent, une médaille de l’Ordre de Cincinnatus et un coupon de ruban servant à la décoration dudit ordre » 

Le 18 juin 1793 au matin, le Tribunal révolutionnaire rendit son verdict : douze des prévenus étaient condamnés à mort : M. et Mme de La Guyomarais, Thébault de La Chauvinais, Picot de Limoëlan, Morin de Launay, Locquet de Grandville, Groult de La Motte, Jean Vincent, Louis du Pontavice, Georges de Fontevieux, Thérèse de Moëlien et Angélique de La Fonchais, tous accusés d’être complices de la conspiration. Leurs biens devaient être saisis au profit de la Nation. François Perrin, le jardinier de la Guyomarais et Joseph Le Masson, chirurgien, furent condamnés à la déportation en Guyane. Les autres furent acquittés.

 UNE FIN STOÏQUE
  
 

Pour les condamnés à mort, le jugement stipule qu’ils seront exécutés le jour même sur la place de la Révolution ; ils ne rentrèrent pas à la Conciergerie mais furent dirigés vers douze prêtres assermentés qui, dans une salle, les attendaient pour leur offrir la dernière consolation de l’Eglise. Les Bretons refusèrent leur ministère. En attendant leur exécution, on leur permet de se faire leurs adieux et d’écrire une lettre qui ne parviendra jamais à leurs destinataires; elles  seront retrouvées un siècle et demi plus tard dans les cartons du pourvoyeur de la guillotine, Fouquier-Tinville, conservées mais oubliées aux Archives Nationales.


Enfin le bourreau et ses aides arrivèrent pour faire la « toilette » des condamnés. Les chevelures tombèrent – ce fut en ce moment que Thérèse parvint à soustraire une mèche de ses cheveux – ils lièrent les mains de leurs victimes. Ces préparatifs terminés, ils montèrent tous dans les charrettes qui devaient les conduire au lieu d’exécution. Fouquier-Tinville avait cru prudent de réquisitionner une force armée importante. Craignait-il  quelque agitation en faveur des Bretons car des bruits couraient au sujet des condamnés. Mais les voilà… elles arrivent ces charrettes escortées de gendarmes dans lesquelles cahotent les condamnés, debout, pressés les uns contre les autres, parlant paisiblement entre eux, quelques-uns des hommes souriant.


La foule est ébahie, les curieux échangent leurs impressions, le silence se fait, pas de haine, pas de poings levés comme on avait pris l’habitude de le voir en ces sinistres circonstances. Les condamnés sont calmes et résignés, ils font preuve d’un sang-froid qui étonne. La jeunesse des femmes saisit les cœurs. Descendus des charrettes, voilà qu’ils s’embrassent, ce qui émeut la foule. Bien que les mains soient liées, les lèvres tremblantes s’effleurent et bredouillent « adieu ! », « courage ! » tandis que des larmes silencieuses coulent sur les joues. Il est trois heures de l’après-midi.


Dans la foule, un témoin de premier ordre, est là. C’est Louis de La Haye Saint-Hilaire qui, sous un déguisement, est venu assister à l’exécution de ses amis. Dominant son chagrin, resté silencieux pendant le temps de l’exécution, il quittera discrètement la place au moment où l’on emporte les corps.


Le bourreau a pris sa place, ses aides s’affairent, un des condamnés monte les marches de l’échafaud, se retourne pour saluer, rapidement il est entouré, garrotté, basculé, le couteau tombe, puis c’est un autre et encore un autre, en douze minutes le travail est terminé.


Plus tard des témoins de la scène ont rapporté : « Tous s’embrassèrent au pied de l’échafaud, tous périrent avec une dignité pleine de courage et en criant Vive le Roi ! Mais, au milieu de ces infortunés, morts, aux dires des journaux républicains, « avec la gaîté de fanatiques qui se croient des martyrs », le peuple admira cette belle Thérèse de Moëlien qui n’avait pour ses juges qu’un sourire de mépris… »

On lit encore : « Tandis que les charrettes prenaient le chemin du cimetière de la Madeleine, la foule se dispersait… Les gens du peuple et surtout les femmes disaient de la grande demoiselle – Thérèse de Moëlien - : « Ah ! comme elle avait une belle peau ! Comme elle avait les cuisses blanches ! » parce que son jupon s’était accroché lorsqu’on l’avait jetée sur le monceau ensanglanté » et « Thérèse de Moëlien De fougères ! montra beaucoup de fermeté en allant au supplice, et au pied de l’échafaud, elle embrassa le jeune Pontavice qui périt avec elle ».

Le procès-verbal de l’exécution de Thérèse est ainsi conçu :


« Procès-verbal d’exécution à mort. Moëlien Defougères.

« L’an mil sept cent quatre vingt-treize, deuxième de la République Française, le 18 juin après midy, à la requête du citoyen accusateur public près le Tribunal Criminel extraordinaire et révolutionnaire établi à Paris par la loi du 10 mars 1793, sans aucun recours au Tribunal de Cassation, nous, huissiers soussignés, nous sommes transportés en la maison de justice dudit Tribunal pour l’exécution du jugement rendu ce jourd’huy duement en forme contre Thérèse Moëlien Defougères qui la condamne à la peine de mort pour les causes énoncées audit jugement, et de suite l’avons remise à l’exécuteur des jugements criminels et à la gendarmerie qui l’a conduite sur la place de la Révolution cy-devant Louis XV, où sur un échafaud dressé sur ladite place, ladite Moëlien Defougères a, en notre présence, subi la peine de mort, et le tout ce que dessus avons fait et rédigé le procès-verbal pour servir et valoir ce que de raison, dont acte ».

signé : « Boucher, Tavernier, Enregistré gratis à Paris le 20 juin 1793 ».


Le 11 décembre 1794, à Fougères, on vendait le mobilier de Thérèse au profit de la Nation. Le propriétaire, Roch Lebreton[28], n’avait pas touché de loyer depuis l’arrestation de sa locataire. Les scellés ayant été apposés, la location avait été gelée. Il réclama donc le paiement du loyer…. à la Nation. Le document a été conservé, il est ainsi conçu : « Pierre Lebreton, procurateur de Roch Lebreton son frère, demande paiement de 180 livres pour deux années de jouissance du loyer de la maison occupée par Thérèse de Moëlien, confisquée par la Nation. Bail du 7 octobre 1790 – elle devait les réparations locatives ». Nous ne savons s’il obtint satisfaction.

 Avant son exécution, Thérèse de Moëlien écrivit une lettre à sa tante, Pauline de La Bélinaye : 

« A la citoyenne Vendel à la maison de la Trinité à Fougères,

« Ce 18 juin,

« Je serai près de l’Eternel, mon amie, lorsque vous recevrez cette lettre, j’espère que le pardon de mes ennemis m’y obtiendra celui de mes fautes, de mes crimes envers lui, car l’oubli fréquent de ses bienfaits en est un sans doute qui ne pouvait être trop racheté et le sacrifice de quelques années ce n’est pas grand chose pour qui sait apprécier la vie à sa juste valeur ; l’arrêt de ma mort ne m’a rien fait éprouver, toutes les tribulations que j’ai essuyées depuis mon arrestation m’ont suffisamment dégoûtée de la vie, et le spectacle continuel des malheureux est bien propre à cet effet.

« Adieu ma pauvre amie, ne me regrettez point, je meurs avec confiance et presque avec joie. A quel beau banquet je serai ce soir, mon amie, je vous y attendrai ; vos vertus vous y appellent, je n’avais rien à me reprocher envers les hommes, je n’ai jamais eu que des sentiments d’humanité, je souhaite sincèrement le bonheur de ceux qui me conduisent au tombeau ; mais envers Dieu, mon amie, je n’étais pas aussi innocente ; je l’aimais mais le servais mal, j’espère qu’il me le pardonnera ; que mes amis ne pleurent donc pas mon bonheur, nous nous y réunirons tous, soyez l’interprète de tous mes sentiments pour eux.

« Adieu, ma malheureuse amie, j’ai pris toutes les précautions dont il m’a été possible pour vous faire passer le reste des assignats que vous m’aviez prêtés ».


D’autres lettres des condamnés exécutés ce 18 juin 1793 sont transcrites par Olivier Blanc dans son ouvrage[29]. On y trouve notamment les lettres écrites par Nicolas-Bernard Groult de La Motte, Jean-Baptiste-Georges de Fontevieux, Guillaume Morin de Launay, Georges Vincent, Marie-Jeanne La Motte de la Guyomarais, Louis-Anne du Pontavice, Félix Locquet de Granvillen, Angélique de La Fonchais et Michel-Alain Picot de Limoëlan.


Ce fut ainsi que s’acheva dans le sang l’Association Bretonne, la Conjuration du marquis de La Rouërie qui, s’il n’était mort prématurément, aurait pu réussir, ce qui aurait changé le cours de l’Histoire de France.


 Le marquis de La Rouërie
Quant à Chèvetel, le médecin de Bazouges en qui le marquis avait fait aveuglément confiance, il se garda bien de revenir en Bretagne après l’exécution des amis de La Rouërie. Il veut jouir de la fortune qu’il a amassée et cherche à se faire oublier. Comme il craint les représailles des parents ou des amis de ses victimes, il se retire à Orly, au Sud de Paris, petite localité où il trouve le calme qu’il recherche. Il se marie avec son ancienne maîtresse, Mademoiselle Fleury, une artiste de théâtre qui appartient à la Comédie Française. A Orly, les époux Chèvetel font figure de braves bourgeois et deviennent, tour à tour, d’honnêtes républicains, de dévoués impérialistes ou de fidèles royalistes. En 1811, Chèvetel devient maire d’Orly, fonction qu’il exerce avec autorité, obséquieux lorsqu’il s’adresse à des gens bien placés, il devient dur avec ses administrés, allant jusqu’à jeter en prison les maris gênants. Faisant siens tous les changements de régime de l’époque, d’une basse servilité et d’une hypocrisie sans borne, il conserve son poste jusqu’en 1830. Veuf en 1818, il meurt à Orly le 15 février 1834. Il est devenu un vieillard presque misérable qui, après avoir mené une vie assez large, a gaspillé la plus grande partie de sa fortune.


Quant au fidèle major George Schaffner qui avait suivi en France son ami Armand de La Rouërie et qui montrait, nous l’avons vu, de l’intérêt à Thérèse de Moëlien, après s’être réfugié quelque temps à l’étranger, il revint en France pour rejoindre l’Armée vendéenne où il combattit vaillamment. Fait prisonnier, il mourut victime des noyades de Carrier à Nantes.


                                                                Marcel Hodebert






[23] Chèvetel qui se disait ami de La Rouërie et de la Conjuration révéla toute l’affaire à Danton qui, dès septembre 1792, chargea le Conseil exécutif d’organiser l’infiltration et le démantèlement de l’Association Bretonne. Pour ne pas éveiller les soupçons, on désigna Lalligand-Morillon pour jouer le rôle d’intermédiaire entre Chèvetel et le Comité de Sûreté générale et on lui confia un rôle de police important qui comprenait notamment celui d’arrêter les suspects. Après son « œuvre » achevée en Bretagne, il retourna à Digoin, en Saône-et-Loire, son pays d’origine où il continua son métier de dénonciateur, y trouvant l’occasion de se faire remettre de grosses sommes d’argent. Il fut dénoncé par des républicains indignés, arrêté et accusé de prévarication. Il fut condamné à mort et exécuté.

[24] Archives Nationales : W 274 (15).

[25] Il s’agit de Le Nicolais de Clainchamps, ardent révolutionnaire, qui avait fait construire un bel hôtel particulier que l’on voit encore au Pont-Dom-Guérin, près de la chapelle Saint-Clair, en La Bazouge-du-Désert.

[26] Le greffier Pacorin semble ignorer complètement l’Ordre de Cincinnatus et il n’avait jamais dû relever ce saint sur un calendrier.

[27] Joseph de La Motte La Guyomarais (50 ans), ; Marie Jeanne Micault, sa femme (50 ans) ; Amaury, leur fils (20 ans) ; Casimir, frère du précédent (15 ans ½ ); François Perrin, leur jardinier (43 ans) ; Elie de La Chauvenais, demeurant à la Guyomarais (22 ans) ; Julien David, domestique des de La Guyomarais (22 ans) ; Charles Taburel, médecin (48 ans) ; Jean-Baptiste Morel, médecin (40 ans) ; Joseph Le Masson, chirurgien (64 ans) – les trois sont venus au chevet de La Rouërie - ; Michel Picot de Limoëlan (59 ans) ; Angélique Desilles épouse de Jean de la Fauchais (22 ans) ; Jeanne Desilles veuve de Henri Dufresne-Virel (27 ans) ; Marie-Thérèse Desilles épouse de Louis Fournier D’Alleyrac (25 ans) ; Guillaume Delaunay (57 ans) ; Félix  Locquet de Gandville (34 ans) ; Nicolas Groult de La Motte (50 ans) ; Louis Thomazeau (53 ans) ; Thérèse de Moëlien (30 ans) ; Jean-Baptiste-Georges de Fontevieux (34 ans) ; Louis Anne du Pontavice (36 ans) ; Georges Vincent (48 ans) ; Mathurin Micault de Mainville (42 ans) ; Frédéric de La Vigne Dampierre (35 ans) ; Pierre Le Petit (29 ans) ; Toussaint Briot (63 ans) et Jean-Guillaume Briot (29 ans).

[28] Roch Lebreton devint député de Fougères à la Convention. Il ne vota pas la mort de Louis XVI mais la réclusion à perpétuité.

[29] « La dernière lettre – Prisons et condamnés de la Révolution », par Oliver Blanc, chez Robert Laffont 1984, pages 119 et suivantes.