jeudi 19 décembre 2013

RESISTANTS FOUGERAIS : GASTON MENTEC

      Gaston Mentec, de la prison de Fougères
                au camp de Mauthausen


 
 De gauche à droite: Félix Bodenan et Gaston Mentec

 

        Homme de l’ombre, Gaston Mentec est arrêté avec Félix Bodenan dans la nuit du 31 mars au 1er avril 1942, boulevard Edmond Roussin, à Fougères. Ils militent au parti communiste, depuis leur adhésion en janvier 1939. Le parti est dissous et interdit par le gouvernement français en septembre. Aussi les militants vivent-ils dans la clandestinité.

      Cette nuit fatale,  ils distribuent des tracts communistes et sont arrêtés par des agents de police français. Gaston Mentec a déjà fait l’objet d’un rapport du commissaire de police pour distribution de tracts dans la nuit du 6 au 7 juillet 1941, puis dans celle du 11 au 12 juillet. Le quartier concerné est celui de Bonabry, précisément le quartier du « Tonkin » (périmètre de la rue des Feuteries et de la rue Kléber) où vivent la plupart des suspects d’activités militantes.

      Le réseau « Front National » auquel ils appartiennent, est l’objet d’une surveillance étroite, dans l’attente de le décapiter, mais les réseaux de résistance s’organisent de plus en plus, surtout dans le courant de l’année 1943.

             Homme de l’ombre, Gaston Mentec est quelqu’un de très discret. Il s’étonnera qu’on puisse écrire ses mémoires, à l’issue de la guerre. Lui préférera rencontrer les jeunes des écoles pour donner son témoignage.

 

      Une enfance dans le quartier de Bonabry




Gaston Mentec à l'âge de 18 ans.
 
 
     Gaston  Mentec est né  à Fougères le 28 janvier 1921. Le quartier de Bonabry est rempli d’usines et la population est ouvrière. Sa famille est marquée par la grève de la chaussure de 1932, puis par la victoire du Front populaire de 1936. Lui-même travaille à l’usine Houdusse-Herbel. Le parti communiste représente pour sa famille un espoir de lendemains meilleurs et  une occasion de militer. Janvier 1939, lui-même adhère au parti communiste, ainsi que Félix Bodenan. L’armistice de 1940 est, pour lui, un refus de l’occupation allemande et un chemin vers la Résistance. L’arrestation signifie, pour Gaston Mentec, le début d’un calvaire qui le conduira de prison en prison, après l’interrogatoire toute la nuit par la police.


 

      Dans les prisons françaises

 

      D’abord, une détention de 11 jours à la prison Saint- Roch de Fougères, rue de Vitré ; puis à la prison Saint- Hélier de Rennes où il est condamné par une cour spéciale à huit ans de travaux forcés ; à celle de Laval avec les condamnés de droit commun ;  à celle du Mans pour une nuit et celle de Caen où 1/3 des condamnés furent fusillés (33 sur 93 détenus politiques).

      Ensuite Gaston Mentec est dirigé sur la centrale de Fontevrault, le 14 juillet 1942. A l’intérieur de la prison, vexations, brimades mais aussi actes de résistance sont le quotidien d’une longue détention de 14 mois. Septembre 1943, Gaston Mentec est conduit à la prison de Blois comme un forçat : les détenus sont enchainés deux par deux aux mains et aux pieds.

    Il est toujours soumis aux ordres des Français. Le 18 février 1944, les choses basculent. Bruits de bottes, ordres hurlés et une grande silhouette à chapeau noir qui ordonne  « Pas un mot, pas un geste. A partir de maintenant, vous êtes sous l’autorité des Allemands ». La Gestapo et les Allemands prennent le relais d’une prise en charge musclée. Le visage bestial des nazis va se découvrir dans toute sa terreur. Les détenus sont embarqués dans des wagons à bestiaux, à la prison de Blois et dirigés au camp de Royal-Beaulieu, près de Compiègne.

 

    22 mars 1944 : Gaston Mentec découvre  le train de la mort

 

     Direction : le camp de Mauthausen (en Autriche). Les détenus se retrouvent à 120  par wagon. Le déplacement dure 3 jours et 3 nuits, sans eau. Le train s’arrêta avant Metz. L’ordre est donné à tous  de sortir et de se mettre nus ; les vêtements sont  récupérés et entassés dans un  wagon. Les détenus sont obligés de déménager et de rejoindre un wagon déjà complet. Ainsi 240 hommes nus se trouvent confinés dans un wagon conçus pour 40. Gaston Mentec livre un témoignage que sa famille a conservé : « J’y étais, un homme avait gardé sa chemise. Le garde allemand a tiré à bout portant. L’homme qui suivait a voulu lui porter secours. Il a été abattu. Je suivais juste derrière. Il a fallu prendre les deux corps avec nous ». « Dans le wagon, nous étions mains en l’air, debout, car il n’y avait pas de place pour les coudes. Je me suis trouvé au bout du wagon contre la paroi. Je me suis laissé tomber à genoux en face d’une fente dans le bois pour uriner. On était obligé de lécher les parois pour boire la buée. Pour les besoins naturels, c’était comme on pouvait ».






 Une des entrées du camp de Manthausen

  

L’escalier de Mauthausen

 
     L’arrivée au camp s’effectue dans la nuit, accompagnée de coups de crosse et de gourdin, sous la menace des chiens des SS. Un autre monde, cauchemardesque se déploie :entassement dans les blocs « en sardines », tête d’un détenu  contre les pieds de l’autre, à 500 par baraque ; présence d’un four crématoire, en activité jour et nuit. Gaston Mentec est affecté à la carrière aux 186 marches du camp qu’il faut monter chaque jour avec de grosses pierres.

Aucune faiblesse n’est tolérée, un détenu est précipité d’en haut à la moindre occasion. Son cadavre doit être rapporté au camp, pour l’appel. A la carrière, ceux qui flanchent sont tout de suite abattus. Gaston Mentec doit y rester du 22 mars au 5 mai 1944, malgré sa jambe raide suite à une coxalgie.



 L'escalier du camp de Manthausen qui conduisait à la carrière. Un des déportés
 pouvait être précipité par les SS du haut de la carrière.



Le kommando de Gusen

 
   A cette date de mai 1944, il est alors envoyé au Kommando de Gusen, une annexe de Mauthausen, où on dénombrera plus de 30000 morts.

   Il est  embauché comme cordonnier, les Allemands ayant compris qu’il  avait des talents de chaussonnier. Il répare les sabots des autres détenus, son activité de jeunesse à Fougères lui étant bien utile. C’est à ce moment que les deux amis, Félix Bodenan et Gaston Mentec sont séparés. Bodenan est dirigé sur le camp de Loibl-Pass, à la frontière de l’Autriche et la Yougoslavie, pour y creuser un tunnel.


  

La libération du camp

 

    Gaston Mentec est libéré le 5 mai 1945, par les Américains. Il est dirigé sur Linz afin de pouvoir être rapatrié par avion. Le 19 mai, il monte à bord d’un bombardier à destination de Bruyères-sur-Oise (département du Val-d’Oise). Il séjourne ensuite à l’hôtel Lutetia, à Paris. Il parvient, malade, à Fougères, le 21 mai 1945. Il ne pèse que 35 kilos.

 
Ses deux filles, Marie-Pierre et Marie-Claude, gardent un grand respect affectueux pour  leur père. Jamais il n’a aimé les honneurs. Il reçoit pourtant la Légion d’honneur de la part de Félix Bodenan, son camarade d’infortune. Après une vie professionnelle aux Contributions Indirectes, il rencontre les élèves des classes du pays de Fougères afin de témoigner de l’horreur des camps.



 " Plus jamais ça"

  

    Gaston Mentec est décédé le 16 décembre 1992. Une rue de Fougères porte désormais son nom. Sa famille a été très éprouvée, qu’il suffise d’évoquer les noms de Pierre Lemarié, père et fils. Pierre Lemarié, carrier, a été déporté à Buchenwald ; Pierre  Lemarié fils, le frère de Madame Mentec, est mort en déportation à Dachau. Par ailleurs, Marcel L’Armor, le mari de la sœur de Gaston Mentec, a été fusillé pendant la guerre. Ces hommes ont payé très cher le refus de la barbarie nazie  et la parole de Gaston Mentec dans les écoles suscitait un grand respect face à de tels engagements.


                                                                         Daniel Heudré 

 
       Sources :

 
*Témoignages de Madame Lainé (née Marie-Pierre Mentec) et de Madame Legros (née Marie-Claude Mentec)

 *Archives municipales de Fougères.

 

 

 

 

           

 

 

 

 

           

 

samedi 23 novembre 2013

LES SEIGNEURS DE FOUGERES


LES SEIGNEURS DE FOUGERES  (1re partie) :

 


Les ancêtres fondateurs (fin Xe – début XIe siècle)

 

 

 

Villavran (Louvigné-du-Désert): installée sur un  vaste promontoire probablement occupé durant le haut Moyen Age,
une motte domine le paysage. Ce tertre artificiel  daterait du Moyen Age central (XIe-XIIe siècle) et aurait plus à voir avec une famille de vassaux qu'avec le lignage de Fougères. (cl. J P G)

 

 

 

 

 

 

 

Motte de  Villavran.

 

 

 

 

 

Si la naissance de la ville est intimement liée à la construction d’un château au début du XIe siècle, il convient de ne pas oublier une composante majeure : la famille de Fougères. Celle-ci va conserver la seigneurie de Fougères pendant près de 250 ans. Mais qui sont les fondateurs de ce lignage ?

 
I. Dans les brumes de l’Histoire...
 
 

Comme toutes les anciennes familles de l’aristocratie, celle de Fougères voit ses débuts obscurcis par le manque de sources et par des légendes. La Chronique de Saint-Brieuc, rédigée à la toute fin du XIVe siècle, mentionne « Gurbudicus, seigneur de Fougères  » qui aurait vécu en 689. On notera cette allusion pour mémoire, elle ne s’appuie sur rien de sérieux,  d’ailleurs personne ne l’a reprise.

Ailleurs, on peut lire que la lignée serait issue d’un Martin, comte de Rennes, qui n’a jamais existé. Pour d’autres, l’ancêtre fondateur pourrait être un Alain, fils d’un comte de Rennes inconnu, et neveu de l’archevêque de Dol, Junguénée. D’autres pensent que Juhel Bérenger, comte de Rennes, aurait eu trois fils, parmi eux Main qui aurait reçu le Fougerais. Jean-Baptiste Ogée estimait que la maison de Fougères serait « une branche cadette de la maison de Bretagne. » On le voit la situation est pour le moins confuse, d’autant plus que ces différentes hypothèses s’appuient sur des documents qui n’ont parfois pas existé ou qui ont été rédigé tardivement ; sans compter que certains auteurs ont proposé des pistes en fonction de leur coloration politique et régionaliste (ce qui explique la graphie Méen au lieu de Main). En fait, ce n’est qu’à partir du début du XIe siècle que l’on peut trouver des documents, renvoyant par là même notre Gurbudicus aux oubliettes.

 

II. Main Ier : le seigneur oublié ?

 

Le 28 juillet 990 est cité dans un don fait à l’abbaye du Mont Saint-Michel un dénommé Main. La donation concernait la région de Villamée et Parigné, dès lors on a estimé qu’il s’agissait du fondateur du lignage.Malheureusement, ce texte n’est connu que par des copies tardives, remontant au mieux au XVIIe siècle. Hubert Guillotel a montré qu’il s’agissait d’un faux. Mais comme presque tous les faux médiévaux, il comporte une part de vérité. En effet, au cours de la décennie 1040, Main II de Fougères fit allusion à son grand-père dénommé Main, qui avait fait des dons à l’abbaye de Marmoutier en Louvigné-du-Désert, centre du haut Moyen Âge. Dès lors, on peut raisonnablement admettre que le Main cité à la fin du Xe siècle corresponde à l’ancêtre de Main II et donc au lignage de Fougères .



La présence de Main 1er en Haute- Bretagne, d'après les sources écrites. 




 

Pourtant à aucun moment Main Ier n’est associé à la ville ou au château. Au contraire, on peut davantage le rattacher à Louvigné, où les traces d’occupation anciennes sont nombreuses : voie romaine, nécropole romaine et du haut Moyen Âge, fortification de Villavran... Vers l’an mil, Main Ier y apparaît avec des droits judiciaires et économiques, il contrôle notamment la foire. Il souhaitait faire de Louvigné un centre, il appela la prestigieuse abbaye tourangelle de Marmoutier et lui donna l’église. Autour, la population fut regroupée au sein d’un cimetière habité et d’un bourg, dont on trouve les traces sur le cadastre napoléonien (figure 2). Toutefois, des fouilles archéologiques au château de Fougères ont mis au jour un denier des environs de l’an mil, fragile indice permettant de supposer que Main Ier s’y soit installé...

 
Analyse morphologique du bourg de Louvigné-du-Désert.

 

III. Alfred,chevalier du comté de Rennes et

            fondateur de Fougères ?

 

On ignore quand Main Ier disparaît, Alfred, son fils, lui succéda. Ce dernier est cité dans une dizaine d’actes médiévaux (figure 3). Il vécut dans le premier tiers du XIe siècle. Il est parfois qualifié de miles que l’on peut traduire par « chevalier », mais dans un sens aristocratique, noble, d’ailleurs Main II  qualifia son père d’ « homme noble ». Il fréquentait la cour et séjournait à Rennes. On peine à établir un lien avec une localité particulière, on devine seulement son intervention dans le Coglais et à Chauvigné où son fils bâtard Alvered paraît possessionné.





 La présence d'Alfred en Haute-Bretagne, d'après les sources écrites




 

Aucun texte contemporain n’établit de lien avec Fougères. Pourtant, il existe une tradition voulant qu’il ait fondé, en 1024, la chapelle castrale Notre-Dame. L’exactitude de la date pose problème pour cette époque, néanmoins, on ne peut rejeter cette tradition. Il existe en effet deux documents établissant un lien entre Alfred et la chapelle. Vers 1150-1157, Raoul II dressa une longue charte de confirmation en faveur de Saint-Pierre de Rillé, or les chanoines desservant la nouvelle abbaye venaient de la chapelle castrale. Raoul rappela toutes les aumônes faites par ses ancêtres : « Alfred de Fougères, Main, son bisaïeul, Adélaïde, son épouse, et Raoul, son grand-père ». Remonter si haut dans le temps ne s’explique que par la présence de documents écrits, la mémoire orale allant rarement au-delà de deux ou trois générations. Ainsi, Alfred aurait fait des dons à Notre-Dame, malheureusement il ne nous en reste aucune trace.

Les textes permettent de mieux connaître le lignage. Alfred avait un fils bâtard. Comme c’était la coutume au sein de l’élite post-carolingienne, il avait une concubine légale, on parle parfois de mariage more danico, « union à la danoise » car on a longtemps estimé que cette pratique ne pouvait être que d’origine païenne. Toutefois, il existait aussi des « épouses de jeunesse » dans le monde franc. De cette relation, il eut Alvered. Ce dernier fut marié et établit un lignage dont on perd la trace, mais l’on retrouve parmi les noms de ses fils, la tradition fougeraise avec les prénoms : Alveus et Juhel .
Généalogie des  ancêtres du lignage de Fougères.

Toutefois, ce fut avec une seconde épouse qu’il eut Main II, premier seigneur qualifié « de Fougères », ancrant ainsi le lignage.



 
                                                                                Julien Bachelier

 

Sources et bibliographie :

Bachelier Julien, Villes et villages de Haute-Bretagne. Les réseaux de peuplement (XIe- XIIIe siècles), thèse de doctorat, Université Rennes 2, 2013, p. 758.

Guillotel Hubert, Les actes des ducs de Bretagne (944-1148), thèse de doctorat, Université Paris 2, 1973.

Le Bouteiller Christian, Notes sur l’histoire de la ville et du pays de Fougères, Bruxelles, éd. Cultures et civilisations, 1912-1914 (rééd. 1976), 4 volumes, t. 1 et 2.
 
      BRAND'HONNEUR Michel, Manoirs et châteaux dans le comté de Bretagne. Habitat à motte et société chevaleresque (XIe- XIIe siècles ) rennes, PUR,2001,p.84-85.

 GUIGON Philippe, Les fortifications du haut Moyen Age en Bretagne, ICB,1997,p.43-43.

lundi 21 octobre 2013

RESISTANTS ET MILICE à SAINT-AUBIN-DU-CORMIER


 

 

               SAINT-AUBIN-DU-CORMIER 1943-1944

             arrestations de résistants   par la Milice

 

 

    Les Allemands surveillent Saint-Aubin-du-Cormier. Le département d’Ille-et-Vilaine vit dans la hantise  des exactions de l’occupant. La résistance s’organise dans le pays, d’une manière structurée.

 

      Les Veillard à la ferme de Tournebride

 

    La ferme de Tournebride est exploitée par Alexandre Veillard. Pierre Morel et Jean Thomas prennent contact avec la famille Veillard afin de stocker des armes à la ferme. C’est une forme de résistance qui se pratique beaucoup en Bretagne. Les parents Veillard acceptent de stocker des armes parachutées en août 1943. La parachutage a lieu, vers minuit, à Saint-Mauron, situé à Saint-Aubin et les armes enfouies la nuit même, hélas sans protection, car on remarquera quelques mois plus tard qu’elles baignaient dans l’eau.

   Le 29 novembre 1943, les Allemands font irruption dans la ferme. Le père, puis la mère sont battus à tour de rôle, avec le nerf de bœuf afin d’arracher des renseignements. Sans résultat, car les Veillard sont muets comme une tombe. Les Allemands menacent de les fusiller et ont fait venir Fred T. membre du réseau Oscar Buckmaster, prisonnier à la prison Jacques Cartier de Rennes. Ainsi le lieu de la cache est dévoilé et les armes ont été chargées dans le camion des Allemands par les occupants de la ferme. La maison est fouillée et tout le linge des armoires est raflé. Tout le monde est embarqué dans le camion ; les parents Veillard, les deux fils, Alexandre et Roger, le facteur Masson de passage, les ouvriers qui effectuaient des travaux de maçonnerie et de couverture. Dénonciation du dépôt a été faite par Fred T., alors étudiant à Rennes et témoin du parachutage qui n’a pas su ou pas pu se taire.



 Jean Thomas père, second à partir de la droite.



 
 

     Les Blanchet à la ferme de la Reudais

 

           Après l’arrestation de Tournebride, dans la même journée, va se reproduire le même scénario. A Saint-Jean-sur-Couesnon, proche d’environ 10 kms, la ferme de la Reudais, occupée par la famille Blanchet, abrite également un dépôt d’armes. Les otages de la ferme de Tournebride sont dirigés à la ferme et enfermés dans la maison. La famille Blanchet subit les mêmes coups que les Veillard. De plus, les Allemands ont festoyé avec les morceaux de viande, de charcuterie, étant donné que les Blanchet venaient de tuer le cochon. Selon le témoignage de Roger Veillard , enregistré il y a trois décennies, les Allemands étaient ivres et l’un des camions était allé au fossé lors du départ. Blanchet, père et fils, prénommés Louis, ainsi qu’un cousin, Pierre Blanchet,sont embarqués à leur tour.






  

    Un milicien partout présent

 

    Toutes les  arrestations sont attribuées à un milicien de sinistre mémoire, Joseph Ruyet, originaire du Morbihan. Il  se signale par ses infiltrations dans les maquis. Il se déguise souvent en résistant et relève les noms qu’il soumet à la police allemande. Il opère, juste avant le pays de Saint-Aubin, à Saint-Brieuc-des-Ifs, dans la ferme des Nobilet, grands résistants qui abritaient alors des armes  et un officier  anglais, détenteur d’un poste radio émetteur. Il fait arrêter toute la famille.  Toutes ces actions sont opérées sous le contrôle du SD de Rennes commandé par le colonel SS Hartmut Pulmer, ancien chef de la Gestapo  de Ciecjanow (Pologne). Après la guerre, Le Ruyet sera fusillé le 5 novembre 1946.

    Ces arrestations se concluent par la déportation des Veillard, père et fils, le 29 juin 1944, au camp de Neuengamme. Roger et le facteur échappèrent à la prison de Rennes, point de passage obligé avant les camps. Ils moururent de faim et de mauvais traitements, le père le 7 avril 1945 à Hambourg et le fils en février 1945 à Watenstedt. Ils reçurent la Légion d’honneur à titre posthume … en septembre 1954, soit 9 ans après leur mort.
 



 

 


   Le café près de l’église à Saint-Aubin

 

     Les exactions de la Milice se poursuivent en 1944, dans le bourg même de Saint Aubin. Nous disposons d’un témoin privilégié avec Monique, alors âgée de 15-16 ans au moment de l’arrestation de résistants bien connus dans le pays, pratiquement de la première heure, tant l’occupation allemande était honnie. La famille Thomas, tel est le nom, tient un café tout près de l’église de Saint -Aubin et le père Jean  a son propre atelier, aidé de son fils portant le même prénom. Jean Thomas (père) réunit au café des anciens combattants de la guerre 14-18. Il appartient aussi au réseau Buckmaster (anglais) à partir de 1943 et héberge des gars de Martigné-Ferchaud dans des fermes. C’est dire son engagement dans la Résistance. Monique elle-même écoute à la radio les messages codés, selon le tour de garde. Le premier, « La nuit les chats sont gris », le second qu’elle se souvient avoir parfaitement entendu et transmis « A la  mémoire de Johny, ami Souci (ou Suzy) ».

    Le dimanche 30 juillet 1944, Jean Thomas-père-se trouve à la messe, il est prévenu par le prêtre que la milice est là. Il  doit gagner la sacristie,  fuir à travers champs, et se camoufler. Il se rend dans une ferme, il couche sur la paille. Le lendemain, il téléphone à Martigné-Ferchaud où on lui donne à manger. Il ne reviendra à Saint-Aubin que le 15 août.





 Jean Thomas fils, né le 4 juillet 1920.

 
   Le fils se fait arrêter par la milice, le matin même du 30 juillet. Monique se rappelle la présence d’au moins cinq miliciens, le camion des Allemands et l’occupation de l’école. Les enfants étaient instruits à domicile. Jean suit le mouvement du père. Avec Robert Pupetto, corse d’origine (membre du réseau Buckmaster) et Jean Masson (de la même appartenance), il est transféré à Rennes, rue de l’Echange. Là, Pupetto est littéralement massacré, flanqué  par terre avec une plaque. Jean Thomas clame que son père ne voulait pas le voir avec lui. Il n’empêche qu’ils se trouvent embarqués dans le train qui part de Rennes début août. Ils réussissent à sauter du train, tous les trois, sur un passage à niveau, dans la nuit du 3 au 4 août 1944, à Saint-Mars-du-Désert, près de Nantes. L’évasion était risquée, quatre détenus sont tués à Saint Mars. Les auteurs de l’arrestation de 1944 sont des miliciens, leur identité n’est pas sûrement attestée, bien qu’on parle encore de la main toujours cruelle de Joseph Le Ruyet.

   Monique se souvient qu’un milicien a vidé l’armoire et s’est emparé de la vaisselle et du linge. Seul un tiroir n’a pas été ouvert ; par chance, car il contenait des brassards avec les lettres FFI piquées sur une bande de velours, afin d’accueillir les libérateurs- le Débarquement a eu lieu le 6 juin 1944 sur les côtes normandes. Monique risquait gros si la cache avait été découverte.

 

   François Vallée et Pierre Morel

 


    L’enchaînement des évènements dans le pays de Saint-Aubin-du-Cormier est très logique sur ces deux années 1943-1944. La dénonciation opère comme à Saint-Marc-sur-Couesnon où sont tués des maquisards (maquis de l’Everre). Le démantèlement des groupes de résistants s’accompagne de tortures, de vols et de comportements grossiers. Le réseau Buckmaster en Ille-et-Vilaine était la cible principale de la Gestapo. François Vallée, parachuté en France le 17 juin 1943, prend contact avec des membres du réseau parmi lesquels joue un rôle actif, Pierre Morel, né le 13 avril 1923, à Saint-Aubin-du-Cormier.  François Vallée, dit Oscar, coordonne la résistance en Bretagne et commande les activités du groupe  d’Ille-et-Vilaine.





 François Vallée, officier français.


 

     Les activités s’organisent autour de la recherche de renseignements, de l’instruction de groupes paramilitaires et de la préparation des parachutages. Huit sont programmés dans le département. Le premier eut lieu à Martigné-Ferchaud qui permit d’accueillir un officier radio britannique George, détenteur d’un poste émetteur. Ainsi des contacts étroits sont passés entre Martigné et Saint-Aubin. Les dépôts d’armes ou de matériel radio constituent un arsenal destiné à équiper les résistants et à pratiquer des opérations de sabotage.  Pierre Morel est traqué par la Gestapo. Le cousin de Monique Thomas, Paul Gommeriel et Pierre Morel traversent les Pyrénées, en mars 1944. Arrêtés comme Anglais, Ils  finissent  par être incarcérés dans des prisons, puis dans le camp de concentration de Miranda. Selon le témoin, Morel a été tabassé. Ils y restent  trois mois et sont  libérés. A partir du passage d’Andorre, Pierre Morel est ramené sur le dos de Paul Gommeriel.




 George Clément, officier britannique.

 

    Monique rappelle qu’à Tarbes, son cousin avait les pieds gelés et qu’il reçut les soins d’un médecin. Les deux compagnons rejoindront l’Angleterre, après toutes ces inquiétudes.   François Vallée adopta deux codes, celui d’Oscar pour son propre nom et celui de Parson celui du réseau, d’où le nom du réseau Oscar Parson (Buckmaster). Pierre Morel en fut le liquidateur en 1948. François Vallée, « George », de son nom Clément, Pierre Morel avaient des relais et des membres très actifs parmi les Veillard, les Blanchet et Jean Thomas. La milice cherchait à démanteler le réseau par des arrestations successives.

 

     La place des miliciens dans notre mémoire
 

               Que dire des miliciens et notamment du sinistre Joseph Le Ruyet ? C’étaient des cyniques, des collaborateurs qui haïssaient la société où ils n’avaient pu jouer de rôle. C’étaient des types perdus, pour eux-mêmes et pour leur propre pays. Des désespérés en somme engagés dans une démarche quasi suicidaire.

 Ces ombres très noires de Vichy ne peuvent être chassées  que par la lucidité.

 
 
                                                                           Daniel Heudré

 

Sources :
               Témoignage de Monique Beaujouan (née Thomas) de Saint-Aubin-du-Cormier.

                Témoignage de Michèle Delatouche, voisine de la famille Blanchet.
 
                Recherches de Daniel Jolys sur le réseau de résistance S.O.E Oscar  Buckmaster. 

               
               Philippe Aziz, Histoire secrète de la Gestapo en Bretagne, 2 tomes, Editions Famiot,   Genève 1975.
 

 
 

 

lundi 30 septembre 2013

SAINTE-ANNE de la Bosserie, ROMAGNE.

 Chapelle Sainte-Anne, XVIIe, route de Fougères , Romagné.
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              LA FONDATION VOTIVE


 
            Tout terroir, toute contrée incorpore dans son sol une part de secrets, une part de mystère livrant avec parcimonie quelques brides historiques. Sainte-Anne de la Bosserie, en Romagné, à la porte même de la cité médiévale fougeraise, est née avec le XVIIème siècle. Marie Eschard, épouse de Pierre Le Maignan, est la fondatrice de la chapelle. Son défunt mari avait fait un vœu, mais n’avait pu le réaliser. La grande Sainte, voulant être honorée au pays fougerais, vint rappeler à la veuve éplorée la promesse qui avait été faite, lui demandant de l’exécuter sans délai contre une prolongation de sa vie.  En 1602, la construction était terminée et depuis ce temps, le sanctuaire n’a jamais cessé d’être entouré d’une grande vénération.

            Mais pourquoi la promesse de l’édification d’une chapelle ?

            La famille Le Maignan-Eschard était issue d’une bourgeoisie fougeraise aisée, jouissant d’une excellente réputation parmi les citoyens de la cité qui n’hésitèrent pas, au cours des siècles, à confier à ses membres honorables d’importantes responsabilités locales.  Au cours du règne d’Henri IV, Pierre Le Maignan était miseur de la ville de Fougères, c’est-à-dire qu’il exerçait la qualité de comptable des affaires publiques, en même temps qu’il cumulait des fonctions municipales proches du gouverneur.
            Le XVIème siècle finissant voyait aussi finir lentement les guerres de religion. Le 21 mars 1589, le redoutable duc de Mercœur s’était emparé avec aisance de la place forte fougeraise, les Fougerais accordant toutes leurs sympathies au chef Ligueur. Henri IV ne devait pas l’oublier. Aussi, lorsque tous les chefs de l’insurrection se soumirent, y compris Mercœur, Pierre Le Maignan se vit confier par ses concitoyens la mission de défendre les intérêts de la ville de Fougères, tant ils avaient été compromis par cette alliance spontanée et malsaine avec Mercœur, mission qui consistait par un déplacement à Angers, où l’on retrouve le passage d’Henri IV, notamment au Traité d’Angers (29 mars 1598).

             Pierre Le Maignan, consentit donc à effectuer ce voyage mais inquiet, à juste titre, des risques importants qu’il pouvait rencontrer sur des routes dangereuses et encore mal fréquentées parmi les bois et la méfiance humaine. Il fait le vœu de construire une Chapelle dédiée à Sainte Anne s’il revient vivant de cette expédition alors jugée lointaine. Pareille promesse peut paraître aujourd’hui excessive, mais bêtes et gens étaient à redouter à cette époque, on le sait.

             Le voyage de Pierre Le Maignan en Anjou fut couronné de succès ainsi qu’en témoigne ultérieurement la lettre d’amnistie du roi, et notre plénipotentiaire rentra dans sa famille avec la satisfaction du devoir accompli. Mais ce fut pour y mourir peu de temps après. Avant de fermer les yeux, il confia à son épouse ses préoccupations et sa promesse non exécutée.

            Devenue veuve avec sept enfants (ils vécurent tous), Marie Eschard ne voyait rien de mieux que de consacrer son temps à sa famille. Harassée de fatigue et tombant d’épuisement, Madame Pierre Le Maignan allait elle-même succomber lorsque Sainte Anne lui apparut (soit plus de 25 ans avant les événements d’Auray), lui rappelant le vœu qui avait été fait. "Je confierai le soin de cette construction à mes enfants, dit Marie Eschard à l’illustre visiteuse. Non, rétorqua Sainte Anne, ce sera vous-même qui la construirez et pour ce faire, je vous donnerai plus de quinze ans d’existence. Mais promettez-vous de la faire ? Oui, répondit Marie Eschard, je la bâtirai, je la bâtirai." Frémissante, mais totalement guérie, elle se leva et se mit immédiatement en prière avec sa famille réunie, cependant que Sainte Anne disparaissait, laissant dans la pièce un parfum suave que toute l’assistance put apprécier.

             Les travaux furent menés avec beaucoup de célérité, ce qui faisait dire aux maçons : plus les travaux avançaient, plus les fonds arrivaient presque en abondance. Et c’est ainsi que depuis Octobre 1602, il est donné d’admirer ce petit joyau tout simple, mais d’une grande et intense solennité, doté à l’époque de deux pièces de terre et d’un revenu, donation faite et signée par devant deux notaires royaux à Fougères, le 24 mai 1611. La chapelle est donc construite sur un bien de la famille Le Maignan, terre ancestrale la plus proche de Fougères.


           UNE  ORNEMENTATION SOBRE

L’édifice, d’une superficie approximative de 250 m² sans le prieuré, à la forme d’un T, orienté de l’Occident vers l’Orient. Deux arcades de granit séparent de chaque côté le chœur des transepts. Pas d’architecture particulière mais plutôt le reflet d’une architecture typique de la région fougeraise.
Toutefois, son maître-autel, adossé à un retable doré, est à remarquer. En effet, il est enrichi d’une belle peinture représentant Sainte Anne apprenant à lire sur un parchemin à Marie. Ce tableau s’inspire d’une œuvre originale de Jean Jouvenet (1644-1717), artiste peintre et décorateur auprès de Louis XIV. La même peinture, en dimension plus grande, est exposée à l’église paroissiale d’Auray.









 Le maître-autel de sainte Anne, le jour du pardon. 
 

 
   L’autel du transept gauche est sans recherche excessive. L’autel de Sainte Anne est, lui, presque somptueux avec ses têtes d’anges et des pattes de lion. Les trois autels sont gardés par des balustrades en bois et en fer forgé, où se trouve le monogramme S. A.
     Le clocheton octogonal se trouve être la particularité et l’originalité extérieure de l’édifice avec les trois croix latines de granit qui le surmontent.

           UNE DEVOTION SECULAIRE

      Des processions sans fin furent organisées, notamment pour solliciter l’arrêt des épidémies si meurtrières en pays fougerais au temps de Louis XIII. En trente années d’existence, la chapelle devint l’objet d’une ferveur et d’une fréquentation qui ne s’est jamais démentie, sauf aux jours sombres de la fin du XVIIIème siècle. 
    L’année 1793 marqua un tournant dans son histoire. Elle fut pillée, saccagée, dévastée avant d’être vendue comme bien national. Madame Joseph Allix, née Anne Georgeault, habitante du hameau, s’attacha à restaurer cette chapelle si chère à son cœur bien qu’elle n’en fût pas propriétaire.

 
    Les Fougerais reprirent le chemin de la chapelle et la dernière génération peut encore témoigner d'une foule des pèlerins venant à pied le jour de la fête patronale. Les messes se succédaient sans interruption depuis l’aurore jusqu’à la grand’messe. 
Les grandes heures de la Libération, en Août 1944, ont aussi laissé un souvenir impérissable à la Bosserie, alors que l’ennemi dressait barricade et feux d’artillerie. Epoque angoissante entre toutes et que Sainte Anne désarma sans dommage pour les habitants du hameau de la Bosserie.

 
          LA RESTAURATION  RECENTE
 


 L'ancien  prieuré, 1981.
Malgré l’assiduité des pèlerins et visiteurs au sanctuaire de Sainte Anne, l’édifice devait connaître un certain état de laisser-aller et le temps s’apprêtait à accentuer ses ravages destructeurs. C’eût été la grande détresse à court terme : pignon Nord s’ouvrant dangereusement, plâtres effondrés, murs verdis, auréoles jaunâtres au plafond, tronc délabré, chaises bancales entassées près des confessionnaux muets et poussiéreux, vitrail éventré, fenêtre vermoulue au transept Nord où des sacs de papier transparent faisaient office de carreaux, table du maître-autel défoncée, clarté malicieuse dans les portes, sacristie effondrée, pendant que sur le Vieux Prieuré contigu les ardoises se dérobaient provoquant une humidité excessive dans le mur de refend, que les pierres se détachaient les unes après les autres, que les vitres des fenêtres étaient brisées, avec un escalier branlant et une cour ravinée, tout cet ensemble constituait un spectacle permanent de délabrement, presque d’abandon.

            Chaque visiteur attristé des lieux espérait néanmoins le salut pour ce cher patrimoine historique et religieux et… il est venu à point nommé. En effet, la Commune de Romagné s’apprêtait à voter la démolition pure et simple de la chapelle tant la désolation était grande. L’Association a appris cette nouvelle des années plus tard.
 
            L’encouragement pour la restauration de cet édifice est venu de divers horizons.  Lors d’une assemblée plénière effectuée en septembre 1981, à la mairie de Romagné, se réunissaient près de cent personnes ; quelques semaines plus tard, le Journal Officiel publiait, exactement le 14  novembre 1981, la déclaration de la constitution d’une Association des Amis de la Chapelle Sainte-Anne de la Bosserie, se donnant pour but la remise en état et la restauration complète du patrimoine délabré de Sainte-Anne, y compris l’ancien prieuré. Tâche immense qui n’a point rebuté les membres du bureau de l’Association. Mais, quelle que soit leur volonté de réussir, quel que soit leur souci d’arracher à l’usure du temps un témoin prestigieux du passé, leurs efforts eussent été presque vains si l’attention persévérante et sélective de la Fondation Langlois n’avait suscité et déterminé leur action qui devint alors décisive .
 

         LE  CULTE REVIVIFIE






          Aujourd’hui, après plus de trente années de labeur intense, l’édifice religieux renaît dans un environnement agréable et judicieusement tracé. Le sanctuaire illuminé et pimpant reçoit désormais l’hommage de nombreux visiteurs quotidiennement, la chapelle étant ouverte tous les jours ; les pèlerins affluent en grand nombre les jours de fêtes et du Pardon devenu régional. Comme depuis plusieurs années, ils étaient en juillet 2012 près de 2000 pèlerins à venir saluer la Grand-mère de Jésus et la Patronne des Bretons.





 Pardon 2012,  bannières de N-D.de Poilley, St-Martin de Javené, St-Pierre de Landéan...
 

            Romagné mesure avec dignité, respect et amour ce patrimoine si heureusement restauré : il n’est ni fastueux, ni somptueux, mais il se révèle désormais avec élégance comme un pur témoignage d’antan, accueillant et gracieux comme la souveraine des lieux.
 

                                                                        Roger TANCEREL.
                                                                       
 
 
Clichés : R. Tancerel, Nicolas Garel ;droits réservés.