jeudi 24 mai 2012

LA FORTERESSE DE FOUGERES


            

                     LA FORTERESSE DE   FOUGERES ,
PIECE-MAITRESSE DE  LA FRONTIERE BRETONNE

 

 Gravure aquarellée, Bachelot de la Pylaie.(coll. privée)
 Le château au début du XIXè.


  Une ceinture de citadelles dissuasives


        Pour  qui sait regarder entre ciel et terre, l’histoire se lit aussi dans la nature comme dans un livre ouvert. Pour cela il suffit  de lever les yeux et porter son regard vers les très nombreux vestiges jalonnant le territoire des marches de Bretagne au Moyen Age, lorsque celles-ci revêtirent la robe grise des premiers châteaux en pierre : gardiens de la frontière, pièces pétrifiées sur place d’une longue partie d’échecs perpétuant le souvenir des anciennes luttes ; témoins inertes d’un passé toujours présent, aujourd’hui ravivé par les songes de l’imaginaire. Des années 1150 jusqu’à la fin de la période médiévale, pas moins de trois siècles et demi de transformations continuelles imprimèrent leurs marques distinctives à chacune des grandes forteresses de première ligne.

 La tour  carrée de  la Haye Saint-Hilaire, percée de multiples
 meurtrières, fin du XIIè (collection  privée).

            De fait, celles-ci devinrent plus puissantes, plus solides, plus vastes…  et surtout plus confortables que les anciennes constructions charpentées de la première heure féodale : Fougères, Vitré, Châteaubriant, La Guerche, Ancenis, Clisson… mais aussi Rennes et Nantes, conférant toute son épaisseur à la zone d’intérêt proprement stratégique ; sans oublier  nombre de places comme Combourg, Landal, Aubigné, Hédé, Montmuran, Châteaugiron ou Châtillon reléguées au rang de seconde importance. Au temps de la féodalité et des seigneurs campés sur leurs antiques mottes, succéda le temps des princes et de la formation des Etats souverains : d’un côté,  le royaume de France en passe de s’affirmer de manière suzeraine ; de l’autre, le duché de Bretagne, en quête de sa propre existence. Point de meilleur exemple que la fondation de Saint-Aubin-du-Cormier – ordonnée par Pierre Mauclerc en 1225 – pour témoigner de cette évolution accompagnant la véritable naissance du pouvoir ducal en Bretagne au XIIIe siècle. Alors Saint-Aubin, ce n’est pas seulement un château, ni une belle ruine aujourd’hui confiée à la garde des oiseaux, c’est d’abord et avant tout un symbole : démonstration d’indépendance, affirmation politique, pari sur l’avenir, mémoire de la mortelle blessure infligée à l’identité bretonne… l’élévation de cet impressionnant donjon continue de signifier la volonté du duc d’édifier une authentique ligne de défense qui ne fût pas à la merci de certains de ses grands barons :  tels notamment ceux de Fougères et de Vitré, dont il avait toutes les raisons de se méfier et qui, dans le temps présent, s’apprêtaient à prendre la tête « d’un véritable parti français », délibérément hostile à sa politique.

 LE DEFI DE LA HAUTEUR




      Pendant ce temps à Fougères, la vie s’écoulait au rythme des jours ordinaires. Passent les générations et passent les seigneurs. En 1256 mourait le baron Raoul III, laissant sa fille Jeanne comme seule héritière de la baronnie. En épousant Hughes XII de Lusignan, Jeanne planta les jalons d’une nouvelle lignée qui devait régner sur Fougères jusqu’en 1314. Prestige, richesse, façons de construire directement importées des croisades et rêves de fécondation… se traduisirent à nouveau dans la pierre. De cette alliance, le rocher accoucha de la plus belle tour du château : magnifique fleuron d’architecture militaire posé en renouveau des anciennes structures ; situation inapprochable, assise parfaitement bloquée, généreuse et puissante ; impression saisissante de hauteur et remarquable pureté des lignes verticales… en forme d’invitation à scruter le sommet et, pourquoi pas, un soir, essayer de percer le secret de Mélusine : fée maternelle et bâtisseuse… et non moins très frénétique défricheuse ! Avec les Lusignan, le mythe devint réalité. Chose certaine pour Fougères, les années 1250-1300 furent des moments d’éclosion et de grandes constructions. Outre la tour Mélusine, émergèrent du sol la tour du Gobelin et l’enceinte urbaine, les églises Saint-Léonard et Saint-Sulpice ; plus grand nombre d’édifices civils et religieux, hélas aujourd’hui disparus.

  La tour  dite  Mélusine à la fin du XIXè. Collection Albert Durand,
 Médiathèque  La Clairière, Fougères. (cl. JPG.)



            Fières et pourtant vulnérables...




Ainsi s’éleva  la place forte de Fougères  dont la silhouette – singulièrement dominée par le beffroi – se calque point par point sur les nombreuses formes élancées de ses tours, de ses murailles et de ses clochers . Chacune des étapes de sa construction se reflète à travers la forme de ses différentes tours. Jusqu’à la fin du XIVe siècle, restèrent privilégiées les structures démesurément hautes, volontairement dissuasives et souvent retranchées dans des lieux particulièrement difficiles d’accès… Il est vrai qu’à cette date, la pratique de la guerre de siège, héritée des époques précédentes, reposait encore sur les techniques d’approche, d’encerclement, de sape, d’escalade et de jets de projectiles… destinées à venir à bout des systèmes défensifs ; fussent-ils les meilleurs du monde, en dépit des nombreux « raccoutrements » qui les caractérisaient et se présentaient comme autant de points faibles ! C’est pourquoi, tout au long du Moyen Age, il n’y eut guère de citadelles imprenables. Chacun sait ce qu’il advint de Fougères lors la fameuse nuit du 24 au 25 mars 1449, autrement appelée « la nuit de la surprise » : nuit tragique, au cours de laquelle la ville fut littéralement capturée par François de Surienne et sa poignée « d’échelleurs » professionnels qui, d’un seul bond d’un seul, s’en emparèrent sans le moindre coup férir… pendant le saint temps du Carême ! Au moins l’événement eut le mérite de précipiter la fin de la guerre de Cent Ans ; et ainsi, d’accélérer le cours de l’histoire.



 Préparation des charges. Gravure sur bois, Flavius Végèce,
 Du fait de guerre et fleur de chevalerie, 1536.
 Fonds Patrimoine, Médiathèque de Fougères. (cl. JPG.)

La période qui suit immédiatement annonce déjà l’arrivée de la guerre moderne avec les progrès fulgurants de l’artillerie à poudre. Dès lors les structures évoluèrent de manière spectaculaire, faisant apparaître toute une série de nouveaux ouvrages destinés à renforcer les parties les plus vulnérables de loin. Les tours Raoul et Surienne du château de Fougères, édifiées dans le courant des années 1480 sous l'autorité du duc François II, s’érigent en véritables merveilles d’adaptation à l’usage du canon : des constructions de type « fer à cheval », comme à Nantes, Clisson ou Dinan ; des murs d’une épaisseur exceptionnelle de 7 mètres à la base, une hauteur de 20 mètres affleurant au niveau de la courtine afin d’accentuer les effets de masse ; cinq étages surmontés d’une tourelle centrale et d’une vaste plateforme à canons ; nombreuses casemates aménagées dans les entrailles de la maçonnerie, débouchant par autant de petites embrasures évasées – signe de modernité ! – vers l’extérieur…



 Les tours Raoul et Surienne édifiées vers 1480.
  Des réalisations tout aussi impressionnantes que coûteuses qui, en définitive, s’avérèrent complètement inutiles face à l’énorme supériorité des forces françaises à compter du 9 juillet 1488, date à laquelle Fougères dut s’incliner une nouvelle fois devant le verdict des armes… en prélude à la terrible journée de Saint-Aubin-du-Cormier : une journée sans lendemain, placée sous les signes de la défaite et du démantèlement de l’Etat ducal… 


                                                                                                                                 Texte : René Cintré. 
   Illustrations:J.P.Gallais.    

                                           A suivre: La seconde vie du château de Fougères.

 La reproduction des textes et des illustrations est interdite sans l'accord écrit de la Société d'Histoire:histarcheo35300@gmail.com

                                             






















vendredi 18 mai 2012

MEGALITHES II :LA PIERRE COURCOULEE

 SITES DE MEMOIRE :

Les mégalithes de la forêt de Fougères

La Pierre Courcoulée




Outre la Pierre du Trésor, la forêt de Fougères abrite un second mégalithe : la Pierre Courcoulée.  Les mêmes questions valent pour ce dolmen caché parmi les arbres,mieux conservé que le premier. 



Description de la Pierre Courcoulée


Cet ensemble mégalithique se situe dans la partie occidentale de la forêt de Fougères, non loin d’un chemin forestier, rejoignant le carrefour du Poulailler. Cernée par les arbres, la Pierre Courcoulée surgit alors.


On distingue très nettement un amas d’une quinzaine de pierres en granit, ce qui n’étonnera pas en forêt de Fougères. La Pierre Courcoulée paraît divisée en deux parties, mais tel ne devait pas être le cas à l’origine, il faut probablement imaginer un seul et même ensemble mégalithique avec ses piliers et sa dalle de couverture.


 La Pierre Courcoulée depuis le chemin forestier. On perçoit bien les deux parties du mégalithe :
 à droite, la partie la mieux conservée correspondrait au couloir et,
 à gauche, la partie la plus affaissée serait la cella. (Cliché J. Bachelier,2012.)


Si l’on restitue l’ensemble et que l’on admet que cette dernière a été brisée, elle mesure près de 5 mètres de long, large de 1 mètre et épaisse de plus 1,10 mètre. Cette table de recouvrement est actuellement cassée, elle l’était déjà au début du XIXe siècle lorsque l’on peut lire les premières descriptions. Certains ont estimé qu’elle ne formait qu’un seul et même bloc, mais on peut également penser qu’elle était bien divisée en deux parties dès la construction du monument, même si classiquement les autres mégalithes de cette forme n’étaient recouverts que d’une seule pierre. La brisure est particulièrement érodée, preuve que si la pierre appartenait à un même ensemble cette fracture est ancienne. On accuse parfois les chercheurs de trésors, mais les chrétiens ont aussi renversé des mégalithes, à défaut, en cas d’échec, ils ont christianisé le menhir, comme la Pierre Longue ou Lande Rosse en Noyal-sous-Bazouges. Parfois aussi, les destructions remontent bien haut dans le temps, les hommes préhistoriques ont parfois détruits ce que leurs devanciers, de quelques siècles, avaient érigé.


Étant donné la difficulté de savoir si la table de recouvrement formait un seul bloc, partons de l’existant. Arrivant du chemin, une première partie repose sur quatre piliers, à chaque angle. Malgré leur forme, qui paraît irrégulière, ceux-ci présentent des points communs. Leur hauteur varie entre 0,70 et 0,80 mètre et leur épaisseur oscille entre 0,40 et 0,50 mètre. Nonobstant les dégâts, on perçoit une certaine logique dans leur répartition, si leur base se touche, formant comme un muret, leur sommet laisse percer la lumière au sein de ce qui devait faire office de couloir. Avant d’en venir à la deuxième partie du mégalithe, on notera l’existence d’une pierre entre les deux sections, elle pourrait correspondre à une dalle transversale, barrant l’accès à la chambre depuis le couloir.


La deuxième partie de la table de recouvrement est beaucoup plus affaissée. Dans les années 1920-1930, elle reposait sur trois piliers, depuis elle semble avoir encore basculé et on peut difficilement employer le verbe « reposer ». La pierre a basculé sur son flanc septentrional et une seule pierre sert encore de support ; sous elle on devine un bloc.


Enfin, restent deux anciens piliers qui aujourd’hui ne supportent plus rien. Le premier se trouve entre les deux parties précédemment décrites. Quant au second, il se situe à l’extrémité du deuxième bloc, tout indique qu’il servait de support, mais sa partie haute paraît avoir été tirée vers l’extérieur, ce qui pourrait expliquer le basculement de cette partie de la table de recouvrement.


L’assemblage de ces pierres indique l’existence d’un couloir et d’une chambre, ou cella. Le premier paraît extrêmement exigu avec à peine une trentaine de centimètres de large en certains endroits, on peine à croire que son état actuel soit conforme à ce qu’il était à l’origine. Quant à la cella  (partie la plus secrète d'un  édifice sacré), l’état de dégradation actuel rend délicat la moindre hypothèse, néanmoins elle pouvait mesurer près d’un mètre de long sur une cinquantaine de centimètres de large, la hauteur est difficile à estimer du fait de l’affaissement du sol et de la table de recouvrement. 






 Vue de face de la Pierre Courcoulée : il  s'agirait de l'entrée du couloir, mais la distance entre les
deux stalles laisse perplexe ; des restaurations auraient pu redresser les deux pierres en façade.
 (Cliché J. Bachelier,2012)


Tout autour de cet ensemble on devine un tracé ovalaire de 8-10 mètres de diamètre. Il est très dégradé et ne couvre que le tiers de l’enceinte, au sein de laquelle on observe quelques pierres. Sur ces dernières on peut émettre quelques hypothèses : ainsi devant le mégalithe, une première pierre pouvait servir à clore l’accès au dolmen. Mais on peut aussi imaginer que la Pierre Courcoulée était plus grande à l’origine.



Une pierre et plusieurs dénominations


La Pierre Courcoulée porte d’autres noms, d’ailleurs ce dernier semble lui avoir été tardivement attribué. Au XIXe siècle, on parlait davantage du Monument ou plus encore de la Pierre aux Huguenots.

Alexandre de Noual de la Houssaye est revenu sur ces noms derrière lesquels sommeillent des légendes. Il a recueilli les traditions locales et les habitants des environs pensaient que ces vieilles pierres étaient les restes d’une demeure des Templiers. Cet ordre du XIIe siècle, était composé des célèbres moines-soldats, il connut une forte diffusion au cours du XIIIe siècle, mais à aucun moment les Templiers ne furent présents à Fougères et sa région. Mais derrière ces derniers, les paysans les auraient confondus avec d’autres chrétiens, les Huguenots ! Avec ceux-ci, on réalise un nouveau bond dans l’histoire, puisque le terme désigne les protestants aux XVIe – XVIIe siècles. Ils n’ont pas plus de rapport avec la Pierre Courcoulée que les Templiers ! En fait, Alexandre de Noual de la Houssaye estime, et à juste titre, que pour les populations catholiques Huguenots et Templiers ne sont que des païens parmi d’autres. Dès lors, le bon sens populaire se trompait certes de quelques siècles, voire millénaires, mais le rôle religieux des mégalithes était pressenti.



Des objets funéraires ?

Si la Pierre Courcoulée a certainement connu de nombreuses fouilles sauvages, il semblerait toutefois qu’on y ait retrouvé des « anneaux bretons » qui dateraient du Néolithique final, soit vers 2500 av. notre ère. L’usage de ces derniers demeure flou, s’agissait-il d’armes, d’outils, d’instrument de musique, d’ornement de chevelure et/ou vestimentaires, de bracelets ou anneaux de cheville ? Les archéologues optent pour la prudence en estimant qu’il s’agit de mobilier funéraire, d’un dépôt pour le ou les défunts.



 Dolmen ou allée couverte?

La tradition populaire qualifie ce type de monument mégalithique de dolmen, historiens et archéologues lui préfèrent celui d’ « allée couverte ». Il s’agit d’une variante, généralement, les allées couvertes sont formées d’un long couloir, avec des dalles de même hauteur et une largeur constante. Parfois, à l’extrémité du monument est aménagée une petite cellule séparée par une dalle transversale. Afin de préserver la Pierre Courcoulée, elle a été classée monument historique en 1946.


                                                                                                                 Julien Bachelier





jeudi 10 mai 2012

Le général FRANCOIS-RENE de POMMEREUL, amateur d'art


FRANCOIS-RENE de POMMEREUL,  esthète et mécène.




L'AMATEUR D'ART

           Si François-René de Pommereul a traduit plusieurs essais sur l'Art du critique italien Milizia, il a aussi exprimé ses propres conceptions ; adepte du néo-classicisme, il a préconisé l'édification de monuments publics pour familiariser la société avec l'art et il a voulu encourager la créativité des artistes principalement des graveurs : ses thèses sont exposées dans la seconde partie de l'ouvrage De l'art de voir dans les Beaux-Arts  : " Des institutions propres à encourager et perfectionner les Beaux-Arts en France "  p.233à 274, accessibles  en cliquant sur ce lien

      
          Pommereul a milité pour la création d'un musée public de gravure où seraient réunies les estampes des collections nationales et conservés les cuivres des graveurs ; il a voulu faciliter le commerce des épreuves de façon à soutenir la création des artistes, il est ainsi à l'origine de la CHALCOGRAPHIE du LOUVRE ou  Collection des estampes (1799) dont on peut voir l'historique en cliquant sur ce lien:


Gravure  d 'ex-libris (marque d'appartenance), d'inspiration néo- grecque ,
début XIX, Archives municipales de Fougères, fonds Pommereul.



UN GRAND BIBLIOPHILE

          Sa bibliothèque en partie conservée à la médiathèque de  Fougères allie la curiosité littéraire et scientifique à un goût d'esthète. L'exploration des lointains, le contact des civilisations proposent aux philosophes des Lumières une autre approche  du vrai et du beau :

Gravure de frontispice de Baquoy.
Description géographique de l'Empire de la Chine et de la
Tartarie Chinoise, par le père du Halde.
 Fonds  ancien, Médiathèque de Fougères.


       Ses collections offrent un reflet de sa culture  humaniste et encyclopédique. Elle est riche de milliers d'ouvrages qui couvrent les débuts de l'imprimerie et les trois siècles suivants : oeuvres de la littérature latine, premières éditions d'oeuvres littéraires, ouvrages artistiques, historiques et scientifiques, récits de voyages... Ces volumes  souvent parés de reliures de cuir somptueuses et de gravures d'artistes renommés sont à eux seuls des oeuvres d'art.



 Reliure Mosaïque luxueuse, fin XVIIIè . Voyage de La Pérouse autour du Monde.
 Paris, 1797. Médiathèque de Fougères, fonds patrimonial,12 B.


       En 1838, le général Gilbert de Pommereul (1774-1860) a fait don à la ville de Fougères de sa bibliothèque personnelle héritée de son père, soit 5 000 ouvrages du XVè au XVIIIè siècle et  une collection de très belles gravures;il a  ainsi permis la création d’une bibliothèque municipale. La rue Pommereul qui longe l'ancienne bibliothèque et s'ouvre à proximité de l'hôtel Bertin (aujourd'hui presbytère Saint-Léonard) - où Gilbert de Pommereul a accueilli son ami  Honoré de Balzac - perpétue le souvenir de cette illustre famille.


Ex-libris du général baron François de Pommereul, gravé en taille-douce, style rocaille,figurant les armes du propriétaire: la feuille de fougère,
 le rempart crénelé, le canon et la plume.
Recueil de pièces servans à l'histoire de Henry III ..,1662. Médiathèque de Fougères 60A.
                                                                              Texte et clichés: Jean-Paul Gallais.
                                                                              Images protégées

 Ressources documentaires:
- Archives de Fougères, fonds Pommereul.
-Quelques biographies du XIXè, souvent partisanes...et incomplètes,
-  Encyclopédie wikipedia.
- Des éclairages brefs mais différents  dans ces publications:
     Revue "Le Pays de Fougères",article de Daniel Heudré, n. 141,1999.
     Docteur Poirier" Hauts lieux réputés au Pays de Fougères", 1983
     Depasse François, Fougères et ses environs ,Bastion,rééd. 1986.
                                                                               

lundi 7 mai 2012

FRANCOIS-RENE de POMMEREUL I : l'esprit des Lumières


FRANCOIS-RENE DE POMMEREUL, 1745-1823

VOLTAIRE à FOUGERES


Le général François-René de Pommereul a marqué l’histoire de Fougères, par son adhésion à l'idéal de l' Encyclopédie, son goût artistique et sa collection de beaux ouvrages, ainsi que par les fonctions politiques qu’il a exercées sur le plan national.

Le général François-René de Pommereul,  gravure de Chrétien. Archives municipales, Fougères



      Fougerais  d’origine - il était le fils de Louis Pommereul, conseiller du roi et  procureur de Fougères - François-René de Pommereul se passionnait pour l’Histoire, la Littérature, la Philosophie, les Arts et les Sciences. Il est entré de plain-pied dans l'effervescence intellectuelle et la remise en cause de l'ordre établi qui ont préparé la Révolution ; à Fougères, il  a fondé une «société de lecture» et  il était membre de la loge maçonnique  "L'Aimable Concorde".


 Blason du général Pommereul: la plume, le canon, le rempart:
 trois symboles, trois axes de vie.
 Collection des dessins, Médiathèque de Fougères.


UNE PLUME REDOUTABLE


      Esprit brillant, curieux de tout, il a beaucoup écrit sur quantité de domaines, tantôt artistiques et historiques tantôt très techniques sur l’artillerie, la manière d’entretenir les chemins... Sur le plan artistique, il a contribué à la diffusion  du goût nouveau néo-classique en traduisant des auteurs italiens admirateurs de l'Antiquité et en exprimant ses propres choix. Sur le plan des idées, il s'est intéressé à Epictète qu'il a traduit et commenté et il  s'est engagé dans le combat des Philosophes des Lumières : on lui  doit plusieurs essais , autant de torches allumées, dont "Recherches sur l'origine de l'esclavage religieux et politique en France ",violente diatribe contre l'obscurantisme, qui  assimile la France du XVIIIè à la Gaule arrièrée décrite par César... et s'achève sur une prière parodique appelant l'avènement  d'un prince philosophe (p.53-54).  L'ouvrage est  directement lisible sur ce lien:


http://books.google.fr/books?id=nJgfAAAAMAAJ&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false



        Le général Pommereul a  contribué à la rédaction de l'Encyclopédie (articles Artificier, Canon, très long développement  sur l'Artillerie...) et du Supplément à l'Encyclopédie ; il est co-auteur du Dictionnaire universel des sciences morale, économique, politique et diplomatique ou Bibliothèque de l'homme d'Etat et du citoyen (1777-1783)ouvrage en 30 volumes, proche de l'Encyclopédie par sa conception et sa mentalité progressistes.

      Ses attaques contre le clergé et les croyances religieuses sont tout aussi virulentes dans "Etrennes  au clergé de France", "Contes Théologiques", Pièces Satiriques"  ces dernières écrites avec Voltaire et Crébillon.  Pommereul a aussi collaboré au journal fondé par l'imprimeur Panckoucke, La clef des cabinets des souverains.


 
L'EPEE OU LE CANON

Son parcours, servi par une grande habileté, une forte ambition et un certain opportunisme, n’est pas banal. Très tôt, il commence une carrière militaire dans l'artillerie à Toul. Il participe à la campagne de Corse (1768-1769). Il écrira d’ailleurs une Histoire de l'Ile de Corse en 1779 ; la sympathie qu'il affiche pour la famille Buonaparte sera récompensée par la suite.

 Le roi Louis XVI l’envoie à Naples au service du roi Ferdinand IV, roi des deux Siciles, allié de la France, afin d’y organiser l’artillerie. La Révolution le surprend à son poste à Naples ; sa femme et ses fils sont arrêtés à Rennes. Empêché de rentrer en France bien qu'il se soit très tôt prononcé en faveur de la Révolution, inscrit à son insu sur la liste des émigrés, il reste consigné en  Campanie jusqu’en 1795 ; en septembre 1796, peu après son retour, le Directoire lui propose l’inspection de l’Artillerie et le nomme général de division.


LE SERVICE de L'EMPIRE

        Après  la prise de pouvoir de Napoléon, les distinctions pleuvent :  il devient baron d'Empire . On lui confie la préfecture de l'Indre-et-Loire en 1800, il s'y montre administrateur autoritaire et combatif à l'égard du clergé et, sur ce point, il  peut  compter sur un allié fidèle, aussi anticlérical que lui, le père de Balzac ; ses querelles répétées avec l'épiscopat de Tours entraînent sa mutation en 1806 à la préfecture de Lille, plus importante encore.
      Devenu Conseiller d'Etat en 1810 , il est promu, au cours de l'année 1811, Directeur général de l’Imprimerie et de la Librairie impériales où il succède à Portalis, réputé proche du pouvoir clérical ; il le reste jusqu’en 1814. Chargé de  surveiller les  parutions  hostiles au régime impérial et de mettre au pas les imprimeries clandestines, en application des restrictions sur les libertés de presse (1810), il s'attire quelques inimitiés ; toutefois l'imprimerie fougeraise Vannier, assez nostalgique de l'Ancien Régime, lui doit sa survie.  Ainsi le défenseur des libertés d'expression  à la veille de la Révolution est devenu  grand censeur,lui qui écrivait dans "Recherches sur l'origine de l'esclavage religieux et politique du peuple en France":
          "La gêne où  l'on tient la presse et la défense d'imprimer sans permission, sans passer sous le couteau des censeurs, ne ressemble-t-elle pas à cette vieille coutume des Gaulois? Hélas, quand cesserons-nous d'être Gaulois!"



         La Restauration provoque sa chute. Il revient aux affaires publiques comme Conseiller d'Etat pendant les Cent-Jours. Son hostilité au retour de la monarchie lui vaut l'exil à Bruxelles jusqu'en 1819 ; cette même année, il fait paraître "Essai sur l'Architecture" , traduction  du critique d'art italien Milizia, précédée de sa propre réflexion sur les critères du goût.



 AU  CHATEAU DE FOUGERES


 Plan du  site du château "dédié à M. de Pommereul, capitaine au corps de l'Académie
  Royale de Marine" , 1780. Archives  municipales de Fougères.


      En 1778, Pommereul se voit confier la direction des travaux de remise en état du château de Fougères  pour l'internement des prisonniers anglais. Locataire du château depuis 1784, il en devient pleinement propriétaire " à perpétuité", par arrêté préfectoral en 1802 ; les moulins de la Tranchée, près de la porte Notre-Dame, et le four voisin sont annexés à sa propriété .

     Il a eu pour son château des vues très pragmatiques : il le rend habitable et  tristement utile : les tours  Raoul et Surienne sont transformées en quartier de caserne et en granges à fourrage...  il aurait envisagé d'en faire une demeure agréable, si l'on en croit les projets d'aménagement conservés aux Archives municipales de Fougères. Le réalisme et l'urgence l'ont emporté...
     Et pourtant, c'était un homme de goût  et  plus, un théoricien du goût, du moins dans ses écrits : n'a-t-il pas été propriétaire de l'hôtel Carnavalet, fleuron de la Renaissance, à partir de 1812 ?  Il y avait installé l'office de l'Imprimerie et de la Librairie et en a fait, pendant quelques années, sa résidence parisienne. 


 L'entrée du château, dite l'Avancée , immeuble de la cour intérieure  au XIXè,
  Médiathèque  de Fougères.


     Autre projet heureusement utopique, conçu dans la seconde moitié du XIXè, celui de Casin de Cherlieu... Jusqu'en 1891, le château est resté propriété privée de la famille  de Pommereul (3ème génération ). Il était en ruine quand elle l'a mis en vente ; la Ville de Fougères l'a acquis en 1892, sur l'insistance d'Albert Durand, sensible à la valeur du patrimoine médiéval.

Projet de transformation du château,  probablement influencé par
 la méthode de Viollet-le-Duc 
Plan Casin de Cherlieu (détail), Archives municipales, Fougères.




        Sur la fin de sa vie, il séjourne de temps à autre au château de Marigny, en Saint-Germain-en-Coglès, ancienne résidence de la soeur de Chateaubriand, acquise en 1810. Il meurt à Paris en 1823 et est inhumé dans la  chambre funéraire de la chapelle de Marigny.

 Son "Histoire de Fougères" est restée inachevée mais il nous a laissé  ses "Notes historiques sur la ville de Fougères"(1769) , manuscrit conservé à la Médiathèque de Fougères ,  un bref récit de sa  carrière  sur quelques pages manuscrites, en forme de" plaidoyer pro domo" alors que des individus malveillants  l'accusaient à tort d'avoir soutenu la conjuration du général Malet contre l'Empereur (1812) et  une oeuvre  fort importante, autant de sillons d'Histoire , aujourd'hui recouverts par l'oubli.

    Chateaubriand, qui avait rencontré le général de Pommereul, écrit sur lui quelques lignes assez venimeuses dans  «Mémoires d’outre-tombe » 
       "  Plusieurs bretons étaient au nombre des convives, entre autres le chevalier de Guer et Pommereul. Celui-ci était un beau parleur, lequel a écrit quelques campagnes de Bonaparte, et que j’étais destiné à retrouver à la tête de la librairie.
Pommereul, sous l’Empire, a joui d’une sorte de renom par sa haine pour la noblesse. Quand un gentilhomme s’était fait chambellan, il s’écriait plein de joie : « Encore un pot de chambre sur la tête de ces nobles ! » Et pourtant Pommereul prétendait, et avec raison, être gentilhomme. Il signait Pommereux, se faisant descendre de la famille Pommereux des Lettres de Mme de Sévigné."


 François -René de Pommereul est resté un  homme de compromis et de contradiction qui  a  suscité   autant d'éloges  que de réprobations.
 



 A l'occasion de la Sainte Barbe,patronne des artilleurs, hommage de la ville de Naples "au mérite toujours grand de François de Pommereul, chevalier  de l'Ordre  royal et militaire de Saint-Louis", ... en forme de sonnet,1789.  Amusant pastiche des Psaumes, quand on pense au destinataire.... Archives de Fougères.


                                               Texte et images: Jean-Paul Gallais.

                                                                                           Images protégées. 
    
  A suivre: F-R de Pommereul II, l'amateur d'art et le bibliophile.